OLJ : L’aveu par Issa GORAIEB

L'ORIENT LE JOUR

L’aveu

par Issa GORAIEB | OLJ

23/10/2019

Trop peu, trop tard? C’est surtout par maladresse, par déficience psychologique et totale méconnaissance des réalités sur le terrain que pèche le train de réformes dramatiquement annoncé lundi.

Bien sûr, le Premier ministre ne s’est pas privé de caresser dans le sens du poil les manifestants en colère, allant jusqu’à se compter des leurs et même à les remercier pour leur salutaire sursaut. Il faut dire aussi que certaines de ces mesures d’austérité n’auraient sans doute pas manqué d’impressionner si seulement elles avaient été adoptées en temps normal, à froid, avant l’explosion populaire, durant toute la période passée en vains tiraillements entre les diverses forces politiques au pouvoir. Pensez donc, les salaires de tous ces messieurs, actifs ou retraités, réduits de moitié, et un strict régime d’amaigrissement pour ces caisses de secours systématiquement pillées par leurs propres sponsors.

Il n’empêche que c’est précisément au plan de la lutte contre la corruption que la démarche gouvernementale dépasse toutes les limites de l’absurde. Absurdité de base : ce sont précisément les mêmes parties accusées haut et clair par les manifestants de vénalité et de prévarication que l’on voit revêtir leurs blanches armures pour s’en aller pourfendre vaillamment… la corruption. Ce faisant, nos vertueux chevaliers ne font en réalité que reconnaître l’existence d’un fléau qui n’a cessé de croître et de se développer au sein de la classe dirigeante : la leur, bon sang ! Promettre des adjudications saines, n’est-ce pas en effet admettre que de scandaleuses irrégularités ont été commises dans le passé, proche ou lointain, que des montants faramineux ont été détournés en délits d’initié et en commissions ? Non moins sidérante de loufoquerie est la levée du secret bancaire sur les avoirs des Excellences ministérielles, car qui peut encore ignorer que les comptes suspects sont, depuis longtemps, bien à l’abri dans les paradis fiscaux ? En somme, peu de gouvernements de par le monde se seront eux-mêmes passé la corde autour du cou. Ou, pour le moins, se seront tiré dans le pied une balle d’un aussi gros calibre…

Ils se proposent de réduire quasiment à zéro le déficit du budget en mettant à contribution les banques ; mais c’est leur propre et fracassante faillite morale que les responsables se refusent toujours à constater. Plutôt (plus tôt ?) que la monnaie nationale, c’est leur capital politique qui a subi une vertigineuse dévaluation. En l’espace de quelques jours, c’est tout leur crédit de confiance, de respect, de considération, d’autorité, d’ascendant et de crainte qui s’est effondré en même temps que les barrières idéologiques, partisanes, sectaires et même géographiques qui quadrillaient notre minuscule pays.

Tenus pour des moutons apathiques capables de digérer toutes les avanies, les Libanais démontrent qu’ils sont parfaitement capables de ruer, d’exiger, de piétiner, d’encorner, de traîner dans la fange les instances les plus tenacement ancrées dans la vie publique. Dans un gigantesque talk-show des foules, les particuliers, toutes catégories sociales confondues, auront bénéficié de l’inestimable tribune, de la fabuleuse caisse de résonance que leur offraient les caméras ambulantes des chaînes de télévision. Cet automnal printemps n’est certes pas celui du seul Beyrouth, mais du Liban tout entier. À preuve, la joyeuse et conviviale kermesse libanaise de Tripoli, au long passé de rebelle et à la récente réputation de centre du radicalisme religieux. À preuve encore la rébellion de nombreux citoyens chiites du Sud et de la Békaa, qui ont héroïquement bravé le carcan imposé à cette communauté par deux milices armées plutôt qu’une…

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Ce printemps, il est impératif cependant de le protéger : contre ses ennemis bien sûr, mais aussi contre les aléas de sa propre et ambitieuse dynamique. Nombreux, puissants et bien connus sont les ennemis, et le chef du Hezbollah ne s’est pas privé de le rappeler samedi dernier, sur un ton des plus menaçants. Voilà qui commande à la contestation un surcroît de vigilance dans le choix de ses orientations. C’est bien de sa spontanéité, de son indépendance par rapport aux partis que ce mouvement a tiré une force et un impact inégalés. Mais pour providentielles qu’elles soient, et parce que la nature a horreur du vide, ces vastes retrouvailles scellées par un rejet sans appel de la caste dirigeante ne sauraient porter leur fruit sans l’apparition, puis la persévérance, d’un comité de pilotage. À son tour, celui-ci doit être capable de produire, avec autant de sagesse que de résolution, une plate-forme rationnelle, intelligente et responsable à partir de l’éventail des revendications ressassées à l’envi par les manifestants. Par-delà cette sainte insurrection contre les voleurs de la République, il y a loin, par exemple, d’une démission du gouvernement à un renversement du régime, et encore plus loin à un changement du système libanais. Si la démocratie parlementaire se porte si mal, c’est par la faute d’acteurs politiques indignes qui l’ont criminellement affublée de cette règle consensuelle condamnant tout gouvernement à l’inaction mais favorisant, en revanche, un partage mafieux des rackets sur les ressources nationales.

Non moins sujets à caution sont les fréquents appels à une prise en charge par l’armée des affaires du pays, lancés dans la foulée de la désaffection massive qui frappe l’intégralité du personnel politique. Mille grâces soient naturellement rendues à l’institution militaire qui a admirablement garanti la sécurité des manifestants, que l’on a vue lundi soir disperser avec la plus grande énergie les hordes de provocateurs à moto qui tentaient d’investir le centre-ville de la capitale. Or non seulement un pays aussi complexe, aussi attaché à ses libertés que le Liban s’accommoderait bien mal d’une dictature militaire, formule de facilité souvent favorisée par les puissances qui font et défont les gouvernements, mais ce serait rendre un bien mauvais service à la grande muette elle-même que de la placer dans une situation intenable : celle où elle aurait à trancher toute seule entre espérances du peuple et chantage armé des casseurs de renouveau.