«  Iran , les enjeux de la confrontation »

Interview de Xavier HOUZEL par Joëlle HAZARD.

Question :  Un deuxième porte-avion américain, l’USS Gerald
R. Ford, est annoncé avec une seconde armada d’ici à une
dizaine de jours face à l’Iran.  Difficile d’avoir des doutes sur
les raisons de cette mobilisation. La question est désormais «
à quand les frappes ? », en cas d’échec des négociations
relancées à Genève.


XH :  Vous posez deux questions : l’une sur la finalité de la
démonstration de force et l’autre sur la date des frappes
envisagées. 
La finalité de cette démonstration est d’impressionner l’Iran
et, par la même occasion, l’ensemble du monde. Mais il n’y
aura pas, selon moi, de nouvelles frappes sur l’Iran ; ni de la
part des Américains ni de la part d’Israël. La Guerre de Douze
Jours leur aura servi d’avertissement mutuel et réciproque.
Personne ne prendra plus de risque.

Question : Cette sonnette d’alarme n’empêche pas les
Iraniens de camper sur leurs positions et de durcir le ton face
aux menaces de Tel Aviv et aux exigences de Washington. Ils
refusent de céder sur la question des missiles balistiques ; et le
Régime – qui ne paraît pas ébranlé par les manifestations –
semble se résoudre à une guerre longue.

XH. C’est parce que nous sommes au théâtre. Dans un jeu de
rôle. Chacun y va de ses invectives et de ses réparties, mais
c’est pour la galerie. L’Iran se défend – ce qui est une posture
légitime – contre une Amérique toute puissante, qui l’agresse sous un prétexte de façade. Ni l’un ni l’autre ne sont dupes.
Ils vont enfin parler.
Donald Trump a quitté le JCPOA (Accord de Vienne sur le
nucléaire Iranien) lors de son premier mandat, mais il est
assez intelligent pour s’être aperçu depuis qu’il avait fait une
erreur.  L’Iran n’a toujours pas l’intention de fabriquer de
bombe atomique, ce que l’AIEA a pu vérifier et qu’elle s’est
obligée à reconnaître officiellement.
Le président Trump est beaucoup plus cohérent qu’on ne
croit et les Iraniens sont particulièrement fins. Le malentendu
est dissipé. Le nucléaire n’est plus un enjeu, mais c’est encore
un alibi commode, un écran de fumée pour les pékins que
nous sommes, et une monnaie d’échange. Pas plus.
Netanyahou a beau répéter que l’obsession de la République
Islamique d’Iran est la destruction d’Israël. C’est aberrant et
même intellectuellement malhonnête – ce qui est un autre
sujet, dont le gouvernement de l’État Hébreu se sert pour
justifier sa politique d’expansion… et sa survie.
Israël n’accepte pas que l’Iran ait épousé la cause
palestinienne et qu’il ne soit pas le seul pays à le faire,
comme en a récemment témoigné le vote écrasant de
l’Assemblée générale des Nations Unies à propos de Gaza !
Que l’Iran ait apporté son aide au Hamas et à une dizaine
d’autres partis politiques palestiniens, de même qu’au
Hezbollah au Liban et aux Houthis au Yémen, c’est finalement
banal. Les États-Unis fomentent bien des coups d’État ici ou
là, à tire-larigot ! Et le petit Israël – qui n’est pas en reste –
entretient de puissants lobbies à travers la planète. À chacun
sa vérité et penchants et son propre style !

Les ingénieurs iraniens ont produit des drones performants et
des missiles balistiques. Oui, ce sont des gens compétents ; ils
ont anticipé « la guerre du futur » ! Peut-on le leur
reprocher ? Non ! Alors que l’on nous critique nous-mêmes –
le vice-président Vance, suivi du secrétaire d’État Rubio –
pour avoir négligé notre propre Défense.
Ce qui enrage Washington, en revanche, est que l’Iran
contourne à l’envi les sanctions qu’on lui impose et qu’il
trouve iniques.  Quitte à se faire payer ses cargaisons de
Pétrole en Yuan.
C’est là qu’est le problème. D’autant plus la République
Islamique a rejoint les B.R.I.C.S. – qui représentent une
« horreur » pour un américain.
Question : Pourquoi insister sur cet aspect des choses, qui
semble n’être qu’une conséquence, un effet induit secondaire,
et qui n’est pas une cause en soi ?
XH. Parce que c’est le contresens que font la plupart des
analystes et les gouvernements occidentaux et que c’est là
que se situe le nœud gordien, le véritable point névralgique
dans cette affaire.
L’Iran dispose des plus grandes réserves de gaz du monde et
des 3èmes réserves de pétrole. Il est en quelque sorte le
pendant du Venezuela et de la Russie, sachant que la
production de brut plafonne en Arabie Saoudite, que
l’Amérique ne pourra pas compter éternellement sur sa
production de gaz de schiste et que la Chine justement, ne
produit pas d’hydrocarbures ou très peu. 
L’ordre mondial et l’hégémonie américaine reposaient
jusqu’alors sur deux piliers : les Accords du Quincy d’une part

et ceux de Bretton Woods d’autre part, grâce auxquels le
Dollar – en réalité le Pétrodollar – était la seule monnaie de
compte de référence de tous les flux économiques. Cette
suprématie est en péril.
Le roi d’Arabie Saoudite Abdallah avait prolongé la durée des
Accords du Quincy de 20 ans en 2005 ; ces accords sont
caduques depuis quelques mois. Il en résulte que les
exportateurs de pétrole ne sont plus tenus de libeller leurs
prix en Dollars et de se faire payer en monnaie américaine. Le
Pétrodollar est chancelant. L’US Dollar perd de sa valeur à
chaque instant. Le Danemark est le premier à se débarrasser
de ses bons du Trésor américains.
Vu de la Maison Blanche, la situation est presque
catastrophique.
D’autant plus que les pays de l’OPEP ont incorporé la Russie
dans leur cartel. L’OPEP+ n’est plus à la botte de Washington
et encore moins de Mar-a-Lago. La Chine, qui a besoin de ce
Pétrole et de ce Gaz tient la dragée haute aux Etats-Unis, en
ne cachant plus son intention d’imposer sa monnaie – et
demain celle des BRICS – comme monnaie de compte majeure
dans les échanges internationaux. Elle est rejointe par le Sud
Global et d’autres puissances économiques comme l’Inde –
elle-même assise en deux chaises. Ensemble, ils représentent
plus de 40 % de l’économie mondiale. L’Iran en fait partie, et
c’est son péché capital. C’est même le seul aux yeux de
l’Oncle Sam, qui n’a que faire des droits de l’homme et
encore moins de celui des femmes iraniennes.
Question :  Trump et ses conseillers font de la communication
de guerre. A part le nucléaire, l’objet de leurs négociations
avec Téhéran est la réduction de programmes balistiques

iraniens qui mettent en danger permanent Israël et les bases
militaires américaines de la région. Le Régime théocratique
des « Mollah » est en cause. Est-ce de « bonne guerre » ?
XH : Vous abordez le fond du problème.
Ou bien la démarche des BRICS, qui consiste principalement à
concurrencer le Dollar et à contester la prééminence des
Etats-Unis, est condamnée à échouer : dans ce cas, l’ordre
mondial actuel et la cohorte des institutions comme l’ONU,
qui vont avec et datent de l’après-guerre, seront sauvés.
Ou bien nous assisterons à la confrontation de deux mondes :
l’America First contre l’Empire du Milieu et ses suiveurs.
Tel est l’enjeu de la démonstration de force américaine au
Venezuela d’abord, en Iran ensuite. L’Amérique tient à
conserver coûte que coûte le contrôle exclusif du marché
mondial du Gaz et du Pétrole pour préserver sa monnaie et
maintenir le monde, y compris la Chine, sous sa domination.
Question : Vous rêvez d’une Économie libérale et fluide ?
XH. C’est sans doute une gageure ! Washington vient
d’autoriser 5 géants de l’Energie à opérer au Venezuela :
SHELL, BP, ENI, REPSOL, en plus de CHEVRON. Le même
Chevron annonce un premier contrat d’exploration dans les
eaux territoriales de la Syrie.
L’importance du facteur « Oil & Gas » prime sur toute autre
considération. Cette donnée explique à elle seule la
marchandisation des relations entre États, des pratiques
pseudo-diplomatiques et les mélanges de genres, auxquels
on assiste sans comprendre. Elle justifie l’intervention de
messieurs Steve Witkoff et Jared Kushner en lieu et place de
diplomates accomplis mais ignares en matière de business.

L’Amérique est endettée de presque 40.000 milliards de
Dollars – ce qui n’est pas grave tant qu’elle peut continuer de
faire marcher la planche à billets verts pour le compte des
négociants du monde entier. Même le Danemark vend ses
bons du Trésor américains, ce qui est affolant.
L’inverse pourrait conduire à une débandade, laquelle
n’aurait rien à voir avec le nucléaire iranien et encore moins
avec le régime des Principaux États producteurs d’Énergie
fossile.
Question : Comment sortir de cette impasse ?
XH : Ce n’est pas une impasse, c’est un besoin commun. Lors
de sa rencontre en Alaska avec le président Poutine, Donald
Trump a dû aborder la question. L’Amérique et la Russie
trouveront un moyen de s’entendre à condition que la Russie
ne s’arrime ni à la Chine, ni à l’Europe. On parle déjà de
12.000 milliards de contrats entre les deux comparses. Le
président américain prévoit de rendre visite au président XI
Jinping dans les deux mois qui viennent. Entre temps, les
deux guerres d’Ukraine et de Gaza devront trouver un début
de solution. Washington et Téhéran se seront entendus. Et
l’affaire des BRICS sera réglée, du moins faut-il l’espérer.
Question : Quel sera le sort de l’Iran, de son peuple, de son
régime politique ?
XH :  madame Soleil me dit que les pourparlers sont déjà en
l’état futur d’achèvement. Une confrontation militaire serait
vouée à l’échec, quoiqu’il en soit. Le territoire iranien a trop
de profondeur. Il s’appuie sur les montagnes d’Afghanistan,
dont les « marines » américains ont un souvenir cuisant. Et ce
n’est pas le sujet. Imaginez 1.500 missiles balistiques, chacun
sur un camion, dispersés dans un pays plus grand que 4 fois la

France ; il faudrait 11 armadas. Les généraux américains ne
conseilleront pas au président Trump d’affronter cet essaim
de frelons.
Pour être plus précis, s’agissant du nucléaire, on peut
imaginer que les ingénieurs iraniens ont sciemment mis la
barre de l’enrichissement à 60 % pour pouvoir ensuite le
réduire. La marge disponible est ce qu’on appelle un « trading
Item ».  Il suffit d’échanger les 400 kilos du stock incriminé
contre 15 à 20 fois plus de kilogrammes, dilués à 3,5%. C’est
d’une simplicité biblique.
Qu’importe si l’échange est fait avec les Russes ou autrement,
l’Iran sera gagnant.  S’agissant des missiles, on ira vers une
négociation de type SALT, quitte à imposer à Israël de limiter
ses propres missiles à un certaine quantité et à une portée
donnée, dans le cadre d’une vaste démilitarisation du Moyen
Orient. Tel Aviv conservera le privilège de l’arme atomique
ès-qualités de proxy américain.
Le reste, à mon humble avis, sera tenu secret, parce
qu’impliquant le cinquante et unième État américain. Ce sera
dans l’intérêt de tout le monde à partir du moment où les
discussions porteront sur l’avenir. Demain représente
d’énormes contrats entre l’Amérique et l’Iran, comme cela se
fait déjà avec le Venezuela, et comme cela se prépare avec la
Russie. Mais il faudra que l’Iran se désengage au préalable de
toute aventure avec les BRICS.
Il y aura bien sûr une amnistie générale et une levée des
sanctions. Les morts et les blessés des manifestations seront
passés par pertes et profits. Les Européens compteront les
coups sans avoir leur mot à dire.

Question : Pourquoi êtes-vous si optimiste sur l’issue des
pourparlers en cours, et si critique à l’endroit des Européens ?
XH. Je n’exclus nullement une rencontre au sommet entre le
président des Etats-Unis d’Amérique et le Guide Suprême de
la République Islamique d’Iran. 
Je verrais bien l’extension des Accords d’Abraham à l’Iran, à la
condition que l’Arabie saoudite s’y résolve la première et
qu’un État Palestinien soit finalement créé.
S’agissant de l’Europe, je verse une larme ? Mais nous aurons
la Paix ; c’est ce que souhaitent tous les Iraniens que je
connais.

Xavier HOUZEL

Spécialiste do Moyen_Orient