La survie du régime iranien passe par une confrontation permanente.

Par Clément Therme

« La confrontation permanente fait partie du mode de fonctionnement du régime iranien : elle contribue à sa survie »

Ce mardi 21 juillet, pour la dixième nuit consécutive, les frappes aériennes américaines contre plusieurs sites situés sur le littoral sud de l’Iran se sont poursuivies. En réponse, Téhéran a continué ses ripostes en visant des bases américaines dans la région. La Jordanie, Bahreïn et le Koweït ont annoncé avoir été la cible d’attaques iraniennes menées à l’aide de drones et de missiles, et la Syrie a également été visée. Au cœur de cette nouvelle phase du conflit se trouve la question stratégique du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Les Gardiens de la révolution iraniens ont annoncé avoir intercepté deux pétroliers empruntant la « route sud », une voie maritime que Téhéran ne reconnaît pas. Par ailleurs, un navire transportant des hydrocarbures aurait été touché par un « projectile non identifié » au large d’Oman, également dans la zone du détroit d’Ormuz. Pour comprendre les enjeux de ces nouvelles violences, le chercheur Clément Therme, chargé de cours à l’université de Montpellier Paul-Valéry et chercheur associé à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah), également auteur d’Idées reçues sur l’Iran. Un pouvoir à bout de souffle ? (Le Cavalier bleu, 2025), Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan à l’épreuve de la révolution islamique (Hémisphères, 2025) et Iran-Israël. La guerre idéologique : de 1979 à nos jours (Tallandier, 2026) a répondu aux questions des Clés du Moyen-Orient.

L’escalade militaire se poursuit entre l’Iran et les États-Unis, notamment autour de la question du contrôle du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz. Comment expliquer cette reprise des hostilités alors qu’un protocole d’accord avait été conclu entre Téhéran et Washington ?

 
Avec la reprise des hostilités, nous sommes passés d’une trêve armée à la bataille d’Ormuz. La République islamique n’a pas voulu accepter, par la voie diplomatique, la réouverture du détroit d’Ormuz. Sa fermeture ou sa perturbation constitue un levier stratégique essentiel pour Téhéran, un levier qu’elle estime avoir obtenu par la force militaire et qu’elle n’entend donc pas abandonner à la table des négociations.
 
Au sein de la République islamique, un débat s’est rapidement installé après le début de la trêve : faut-il poursuivre la voie diplomatique ou revenir à l’option militaire ? Finalement, ce sont les partisans de la solution militaire qui l’ont emporté, en raison de la difficulté à parvenir à un règlement global du conflit. Après avoir constaté, au cours de la guerre de quarante jours, les limites de l’option militaire – ce qui avait conduit à la signature du protocole d’accord – on constate désormais les limites de l’option diplomatique pour atteindre les objectifs politiques de chaque camp.
 
Du côté iranien, la priorité est de préserver, quoi qu’il en coûte, le levier stratégique que représente le détroit d’Ormuz. Pendant le mois de trêve, l’Iran a exporté entre six et dix milliards de dollars de pétrole en puisant dans ses stocks. Il en a retiré un bénéfice économique de court terme. Une fois cet objectif atteint, le pouvoir est revenu à l’option militaire. La trêve a aussi laissé le temps à Téhéran d’organiser les obsèques d’Ali Khamenei. Du côté américain, la logique est comparable. La trêve a permis de faire baisser les prix du pétrole, un enjeu important pour les candidats républicains et la trêve a permis aux autorités américaines d’organiser la Coupe du monde dans un contexte d’accalmie.
Une fois ces objectifs conjoncturels atteints, les deux parties sont revenues au conflit stratégique de fond.
 

Dispose-t-on d’éléments permettant d’identifier, au sein du régime iranien, les partisans de la voie diplomatique et ceux qui ont poussé en faveur de l’escalade militaire ?

 
Les dirigeants du régime jouent chacun un jeu de rôle habile. On a d’un côté une partie du régime, qui est préoccupée par la survie économique de l’État. La diplomatie est pour eux un outil utile, car elle permet d’obtenir des marges de manœuvre économiques. De l’autre, certains estiment que seule la force militaire permettra au régime d’atteindre ses objectifs et considèrent que tout compromis est un signe de faiblesse face à l’adversaire.
 
Il faut donc distinguer deux niveaux de pouvoir au sein du régime. Il y a l’État apparent, avec les institutions dites « électives » : le président, le Parlement ou encore le ministre des Affaires étrangères. Leur rôle est avant tout politique et diplomatique, notamment vis-à-vis de l’étranger. Ils ne prennent pas les décisions stratégiques, mais ils accompagnent leur mise en œuvre et leur communication. Et puis il y a le véritable cœur du pouvoir : le bureau du Guide suprême, les Gardiens de la révolution et l’appareil de sécurité. C’est de la coordination entre ces différents centres de pouvoir que se construisent les décisions stratégiques.
 

L’Iran a affirmé répondre de manière systématiquement proportionnée aux frappes américaines. Après l’attaque du 17 juillet contre une installation de dessalement d’eau dans la province d’Hormozgan, Téhéran a riposté en visant, à son tour, une infrastructure de dessalement et de production d’électricité au Koweït. Que révèle cette logique de représailles ? Traduit-elle une stratégie maîtrisée de la part de l’Iran ou, au contraire, la difficulté pour Téhéran de reprendre l’initiative dans ce conflit ?

 
Les annonces sur des représailles « proportionnées » relèvent avant tout de la stratégie de communication de l’État apparent. Elles sont destinées à l’extérieur, en particulier aux pays de la région. C’est le récit officiel : l’Iran se présente comme la victime d’une « agression » américaine qui n’aurait d’autre choix que de répondre. Ce sont des éléments de langage destinés à préserver une certaine légitimité diplomatique.
 
Mais, en parallèle, le discours de l’État profond est tout autre. Il est question d’une “guerre totale” et de l’impérieuse nécessité de venger la mort de l’ancien Guide Ali Khamenei. Certains appellent à frapper l’ensemble des infrastructures pétrolières de la région et à fermer le détroit de Bab el-Mandeb. Les Houthis ont eux-mêmes annoncé un blocus maritime contre l’Arabie saoudite. Ici, on n’est pas dans une logique de riposte proportionnée, mais dans une escalade assumée. Cela montre qu’au sein de la République islamique, le camp de la guerre l’a emporté, quel qu’en soit le coût, y compris au prix d’une dégradation des relations avec les États voisins.
 
Autrement dit, le discours officiel de la République islamique continue d’entretenir l’idée d’une réponse mesurée pour préserver un canal diplomatique, alors que, sur le terrain, la confrontation militaire s’intensifie. Menacer l’ensemble des infrastructures énergétiques régionales ou évoquer la fermeture de Bab el-Mandeb relève d’une escalade horizontale, pas d’une riposte proportionnelle.
 
Pour préserver son levier stratégique sur le détroit d’Ormuz, la République islamique semble prête à prendre le risque d’une régionalisation du conflit. Mais sa position sur Ormuz est rejetée par l’ensemble des pays riverains, on assiste donc à une forme de suicide diplomatique régional malgré l’objectif affiché d’obtenir une pression des pays voisins sur l’administration Trump pour un retour à l’option diplomatique. Cet isolement diplomatique croissant avait déjà été observé pendant la guerre des quarante jours : on ne peut pas frapper ses voisins tout en prétendant entretenir des relations de bon voisinage avec eux.
 
Cette logique explique aussi l’élargissement des cibles ces derniers jours, notamment à la Syrie et à la Jordanie. Derrière chacune de ces frappes se trouve un objectif stratégique : affaiblir la présence américaine dans la région. Au fond, le discours sur les représailles masque un objectif politique et idéologique beaucoup plus large : obtenir le départ des États-Unis du Moyen-Orient. C’est d’ailleurs une constante depuis 1979. Le régime iranien affirme qu’il est prêt à entretenir de bonnes relations avec ses voisins, mais à une condition : qu’ils rompent leurs liens avec les États-Unis. C’est une équation impossible, puisque ces États sont souverains et libres de choisir leurs alliances. En contestant ce principe, l’Iran prend le risque d’élargir encore davantage le conflit à l’ensemble de la région.
 

Téhéran cherche-t-il aussi à contraindre les pays du Golfe à faire pression sur Washington pour obtenir un cessez-le-feu ?

 
La République islamique prend surtout le risque de souder les pays de la région contre elle. Pendant la guerre des quarante jours, les divergences entre les États arabes étaient plus marquées. Aujourd’hui, même des pays qui cherchaient à jouer un rôle de médiateur, comme le Qatar et Oman, ont été ciblés, et les attaques contre la Jordanie se sont aussi multipliées ces derniers jours.
 
La logique iranienne n’est pas tant motivée par une question d’affinités politiques, elle est avant tout stratégique, car Téhéran frappe des États qui disposent de peu de capacités de riposte. Les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite seraient beaucoup plus en mesure de répondre militairement ; ce sont donc d’autres pays qui sont ciblés. Il n’y a pas de corrélation directe entre les frappes iraniennes et la position politique des États visés.
 
Paradoxalement, cette stratégie tend à renforcer la convergence entre les pays arabes qui n’ont pas, a priori, les mêmes intérêts. Les Émirats sont plus proches d’Israël, l’Arabie saoudite entretient des liens étroits avec le Pakistan, mais il s’agit d’alliances qui relèvent de choix tactiques divergents, pas de visions stratégiques divergentes sur la question iranienne. A l’heure actuelle, une analyse commune entre les pays de la région émerge sur la question iranienne et sur l’avenir de l’insertion régionale de la République islamique. Au fond, les pays de la région ont intérêt à une réforme structurelle du régime iranien qui conduise à un changement de paradigme dans sa politique étrangère. Mais le débat porte davantage sur les moyens que sur l’objectif à atteindre. Certains, notamment les Emirats, estiment que la question d’un changement de régime ne doit pas être écartée à court et moyen terme. D’autres privilégient, à court terme, une approche diplomatique, le temps de réduire leur dépendance stratégique au détroit d’Ormuz. Autrement dit, les désaccords qui subsistent dans la région sont essentiellement tactiques : ils concernent la manière de gérer la question iranienne, beaucoup plus que la finalité recherchée.
 

Faut-il désormais redouter une guerre d’usure ? D’un côté, l’Iran semble miser sur le levier stratégique du détroit d’Ormuz ; de l’autre, les États-Unis menacent de frapper des infrastructures vitales, comme les ponts ou les centrales électriques, dans un pays déjà confronté à une grave crise énergétique. Cette logique d’escalade peut-elle s’inscrire dans la durée ?

 
La vulnérabilité économique interne est un élément central dans le raisonnement des dirigeants de la République islamique. Plus la guerre s’intensifie, plus la monnaie se déprécie, plus l’inflation augmente et plus la pauvreté progresse. Mais la République islamique est prête à sacrifier l’amélioration des conditions de vie de la population pour assurer sa survie politique. Elle ne raisonne pas nécessairement en termes de coût-bénéfice économique classique. La stratégie occidentale fondée sur l’alternance entre la pression et les incitations fonctionne difficilement avec un régime idéologique comme celui-ci. Si cette logique avait été efficace, l’Iran aurait évité l’affrontement, accepté la réouverture d’Ormuz, cherché à améliorer ses relations avec ses voisins et renforcé sa coopération avec la communauté internationale.
 
Or, la confrontation permanente fait partie du mode de fonctionnement du régime : elle contribue à sa survie sous sa forme idéologique actuelle. Ce récit politique s’est construit pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) et n’a cessé de structurer le régime dans les décennies suivantes. Certes, la guerre a tendance à fragiliser le régime, mais cette fragilisation est perçue par les autorités comme moins dangereuse qu’une ouverture économique et politique incontrôlée.
 
Le pouvoir iranien a fait le choix de l’isolement et de l’appauvrissement, au nom d’une logique de résistance aux pressions extérieures et de contrôle des ressources. Les milliards de dollars obtenus grâce aux exportations de pétrole pendant la trêve ne seront pas prioritairement consacrés au développement économique ou à la réduction de la pauvreté. Ils seront avant tout investis dans les capacités militaires, notamment les missiles et les drones des Gardiens de la révolution. Autrement dit, les ressources servent d’abord à garantir la survie du régime, pas à transformer l’économie du pays. Il existe néanmoins un risque majeur : à terme, l’appauvrissement pourrait alimenter une contestation sociale en Iran, et devenir une menace pour la stabilité interne du pouvoir.
 

Vous avez évoqué le rôle des Houthis et la possibilité d’un blocage du détroit de Bab el-Mandeb. Cela peut-il réellement changer la donne ?

 
Cela est un levier de pression qui pourrait renforcer la capacité de nuisance de Téhéran. Les derniers incidents maritimes dans ce détroit remontent à juillet 2025, ils sont donc relativement rares ces derniers mois, mais le coût des assurances est tout de même aujourd’hui plus élevé qu’à l’époque d’avant la guerre menée par les Houthis. Il y a donc une hausse de l’insécurité maritime, qui se traduit mécaniquement par une augmentation des coûts du transport. La République islamique cherche à empêcher le développement de solutions de contournement d’Ormuz, car cela réduirait son principal levier stratégique.
 
Néanmoins, il faut rappeler que Bab el-Mandeb n’est pas situé à proximité directe du territoire iranien. Les Houthis disposent certes d’une capacité de nuisance, mais ils sont eux-mêmes soumis à des contraintes importantes, notamment en raison des embargos qui les frappent. Cela limite la marge de manœuvre de la République islamique.
 
Les estimations concernant une nouvelle hausse des prix du pétrole restent par ailleurs mesurées. Les fourchettes évoquées pour les prochaines semaines se situent autour de 90 à 110 dollars le baril dans l’hypothèse d’une escalade militaire limitée. L’administration Trump a réussi à réapprovisionner le marché pendant la trêve, ce qui crée aujourd’hui un effet tampon. Il faudra donc du temps avant que les hostilités actuelles ne produisent un impact majeur sur les prix.
Par ailleurs, les stratégies d’adaptation sont rapides. Les acteurs économiques disposent déjà de solutions de contournement du détroit d’Ormuz, ce qui limite l’efficacité d’une stratégie de perturbation durable du trafic maritime.
 
Au fond, les capacités iraniennes de perturbation du trafic maritime constituent surtout un outil de pression à court terme. À moyen et long terme, les États et les acteurs économiques vont développer des stratégies d’adaptation par le contournement des détroits, la sécurisation des routes maritimes, et la mise en place d’escortes. Cela va réduire progressivement la capacité de nuisance de l’Iran.
 

Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a mis en garde contre une éventuelle offensive terrestre américaine en Iran et contre toute tentative de prise de contrôle de l’île de Kharg, un site stratégique pour les exportations pétrolières iraniennes. Une telle opération est-elle réellement envisageable ?

 
Avant même d’envisager une invasion terrestre, l’hypothèse qui pourrait être étudiée est plutôt celle d’une zone d’exclusion aérienne, comme cela avait été le cas dans les années 1990 en Irak. L’objectif serait d’établir une zone de contrôle dans le sud de l’Iran afin d’empêcher les missiles et les drones de perturber le trafic maritime.
 
Mais effectivement, une opération terrestre limitée pourrait aussi être envisagée, sur certaines îles ou sur la façade côtière, non pas pour occuper tout le territoire iranien, mais pour empêcher la République islamique de continuer à utiliser le détroit d’Ormuz comme levier de pression pendant une période donnée. De toute façon, dans deux ou trois ans, ce détroit pourrait avoir une importance stratégique moindre avec le développement de routes alternatives.
 
Cela étant, une telle option militaire reste extrêmement difficile. La véritable question est de savoir quels risques l’administration Trump est prête à prendre dans ce conflit. Tant que les navires sont directement ciblés par les Gardiens de la révolution, le statu quo est difficilement tenable pour les États-Unis.
 
Plus le temps passe, plus les perturbations maritimes se prolongent en l’absence d’accord diplomatique, et plus la probabilité d’une opération de ce type augmente. Il ne s’agirait toutefois pas d’une invasion comparable à celles de l’Afghanistan ou de l’Irak, mais plutôt d’une opération limitée, destinée à répondre militairement à un problème qui reste fondamentalement politique : la priorité donnée au contrôle du détroit d’Ormuz par les autorités iraniennes. L’escalade actuelle pousse les différents acteurs à envisager d’autres options militaires lorsque la voie diplomatique ne semblera plus leur permettre d’atteindre leurs objectifs.