Les raisons de la guerre larvée pour le détroit d’Ormuz

Par Renaud Girard

Les élections législatives de mi-mandat en Amérique sont dans deux mois et demi et son président n’a toujours pas fermé le chapitre guerrier néoconservateur de son deuxième mandat.

Cette situation est d’autant plus dommageable pour Donald Trump qu’il avait promis à la nation américaine, lors de son discours inaugural du 20 janvier 2025, qu’il finirait les guerres existantes dans le monde et, surtout, qu’il n’en commencerait aucune.

Or, le 11 février 2026, il s’est fait piéger lors d’un sommet à la Maison Blanche avec Benjamin Netanyahou. Le premier ministre israélien avait convaincu le président américain qu’une opération aérienne commune contre la République islamique d’Iran suffirait à en provoquer l’effondrement.

La décapitation du régime théocratique fut réalisée le 28 février, mais les conséquences attendues – une révolution populaire conduite par les royalistes – demeurèrent introuvables. Israël avait promis aux Américains un coup de poker gagnant équivalent à celui qu’ils avait réalisé à Caracas deux mois auparavant, et voici que la première puissance militaire du monde se trouvait embourbée dans une nouvelle guerre de changement de régime au Moyen-Orient avec, en prime, une flambée des prix de l’essence à la pompe pour les automobilistes américains. Quant au retour de la Perse au sein du giron américain, il semblait renvoyé aux calendes grecques.

Face à un ennemi économiquement et technologiquement très supérieur, mais réticent à envoyer ses soldats combattre au sol, les Pasdarans iraniens ont trouvé la meilleure parade, celle qui allait lui faire le plus mal : la fermeture du détroit d’Ormuz. Car les pétromonarchies sunnites du Golfe Persique, alliées des Etats-Unis, devenaient incapables de faire sortir leur gaz et leur pétrole par voie maritime.

Dès la guerre de douze jours de juin 2025, qui endommagea très sévèrement leurs installations nucléaires, les Iraniens avaient bien compris qu’Israël et l’Amérique ne les laisseraient jamais se doter de l’arme atomique. Cette politique anti-prolifération de Washington était non seulement soutenue par l’Occident dans son entièreté, mais aussi relativement bien acceptée par le Sud Global, dont les nations n’ont actuellement aucune envie d’ouvrir entre elles une course à l’armement nucléaire.

Dans la stratégie des Gardiens de la Révolution iraniens, le contrôle du détroit d’Ormuz est venu remplacer, comme instrument de dissuasion, une arme nucléaire devenue hors de leur portée. La Corée du Nord a sa bombe atomique et l’Iran a son détroit d’Ormuz. C’est moins bien, mais les Iraniens ont compris qu’ils devaient se contenter de cette dissuasion de second rang.

Dans un moment où le pragmatisme l’a emporté sur l’idéologie, les Gardiens de la Révolution ont accepté que s’ouvrent des négociations d’arrêt des hostilités avec l’Amérique. Elles ont commencé au mois d’avril et le président iranien a signé, au début du mois de juin 2026, le MOU (memorandum of understanding) précédemment signé à Versailles par Donald Trump, censé installer un cessez-le-feu de soixante jours, devant permettre des pourparlers politiques plus larges et même un règlement sur le long terme de l’affrontement irano-américain, lequel remonte à la chute du Shah en 1979.

Mais le problème est que les Pasdarans ne font pas confiance à la signature américaine. Ils se souviennent que Trump s’est retiré unilatéralement en 2018 du JCPOA, l’accord nucléaire négocié puis signé par l’administration Obama en juillet 2015. Ils veulent une garantie que l’Iran ne sera plus jamais attaqué par Washington ou Jérusalem. Pour cela, leur seul instrument de dissuasion est le blocage du détroit d’Ormuz. Voilà pourquoi les Iraniens insistent pour que la navigation internationale dans le détroit soit organisée par eux – en « coopération » avec le partenaire mineur qu’est le Sultanat d’Oman. L’idée de percevoir quelque deux ou trois dollars par baril de droit de passage aiguise leur intérêt. Depuis qu’ils administrent la Perse, les Gardiens de la Révolution ont montré fort peu de mépris pour l’argent.

Donald Trump accorde une importance toute relative aux traités engageant les Etats-Unis d’Amérique et encore moins d’importance au droit international. Cependant, pour une thalassocratie comme l’Amérique, il demeure impensable de piétiner un principe de droit international vieux de plus de quatre siècles, qui est celui de la liberté des mers et des détroits, théorisé par le diplomate néerlandais Hugo Grotius dès 1609. Le président américain ne peut donc pas accorder aux Iraniens le contrôle juridique du détroit d’Ormuz. En revanche il n’est pas impossible qu’il accepte un jour – contre une réelle concession de Téhéran – que des droits de « sécurisation » des routes navigables soient accordés, de manière « provisoire », à l’Iran et à Oman.

Pour l’heure, les Iraniens verrouillent toujours le détroit d’Ormuz et leur guerre larvée continue donc avec l’Amérique. Dans une de ses classiques montées verbales aux extrêmes, Trump affirmait, le 16 août 2026, que le détroit allait devenir un territoire américain, une fois consommée la défaite de l’Iran. C’est la vieille tactique de l’ancien roi de l’immobilier new-yorkais, qui consiste à toujours demander la lune pour obtenir quelque chose de substantiel.

Tant qu’en Iran, les pragmatiques n’auront pas réussi à purger les idéologues, et tant qu’à Washington Trump continuera à demander une capitulation iranienne en rase campagne, le détroit d’Ormuz, par lequel passe un cinquième des exportations de pétrole du monde, restera en état de guerre larvée.

(Chronique internationale du Figaro du mardi 18 août 2026)

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