La capacité de détruire face à la capacité d’endurer

face à la capacité d’endurer

Nouvelle chronique de Ahmad El- Husseini :

Washington a raison de chercher une issue à sa guerre avec l’Iran. Les États Unis sont pris dans une spirale des coûts irrécupérables. Leur influence décline, la pression ne forcera pas l’Iran à capituler, et tout accord durable doit offrir à chaque partie quelque chose qu’elle puisse présenter comme un résultat acceptable. Pourtant, le facteur qui contraint le plus la capacité de Washington à changer de cap est le problème israélien, qui rétrécit les options de Trump à chaque étape. Il limite ce que Washington peut offrir à Téhéran, complique tout cessez le feu, et laisse l’Iran dans l’incertitude quant à la capacité d’un engagement américain à retenir Israël ou à l’empêcher de relancer la guerre. À moins qu’Israël ne soit intégré aux termes du règlement, même l’accord américano iranien ou le mémorandum d’entente le plus soigneusement construit demeurera vulnérable à l’effondrement.

Le désarroi de Washington est grave. L’administration Trump a confondu à plusieurs reprises l’échec stratégique avec un manque de force, de pression ou de temps. Pourtant, chaque semaine de guerre supplémentaire épuise les munitions, alourdit les coûts économiques et politiques, expose les partenaires du Golfe aux représailles, et amoindrit davantage la crédibilité américaine. L’Iran, de son côté, a enduré un châtiment extraordinaire sans se briser. Il a survécu à un assaut censé provoquer l’effondrement du régime, a démontré son emprise sur le système énergétique mondial, et a conservé la volonté comme la capacité de poursuivre le combat. Les États Unis conservent une capacité écrasante de détruire. L’Iran a démontré une formidable capacité d’endurer.

Washington peut revendiquer la supériorité militaire. L’Iran peut revendiquer l’endurance stratégique. La première importe moins si elle ne parvient pas à surmonter la seconde. L’Iran est resté debout, a imposé des coûts aux alliés de l’Amérique, et a empêché la guerre de se terminer par une capitulation sans condition. Ce ne sont pas des formes équivalentes de victoire. L’un a montré qu’il pouvait détruire davantage, l’autre qu’il pouvait subir des dommages énormes sans céder. Dans les guerres de ce genre, la capacité d’endurer peut se révéler plus décisive que la capacité de détruire.

L’Iran a lui aussi des raisons de mettre fin à la guerre. Il est entré dans le conflit accablé par une crise économique, un mécontentement social et une faiblesse structurelle, et chaque pont, usine et centrale détruits retardent encore le redressement. Pourtant, il est trop simple de supposer que la douleur économique produira le compromis. La direction iranienne place la survie du régime, la dissuasion et la reconnaissance stratégique au dessus du redressement économique. Elle peut souhaiter la fin de la guerre, qui a donné au régime un nouveau souffle, mais non à des conditions qui valident la stratégie de décapitation et de coercition employée contre elle.

C’est là que le détroit d’Ormuz devient plus qu’un différend maritime. L’insistance de l’Iran sur un rôle décisif dans le détroit reflète non seulement une ambition stratégique mais une absence totale de confiance envers les États Unis. Téhéran ne fait pas confiance à Washington pour honorer un accord, à Israël pour en respecter un, ni à un cessez le feu dépourvu de garanties tangibles pour survivre au prochain revirement des calculs américains ou israéliens. Ormuz devient la police d’assurance de l’Iran, le levier qu’il peut encore tenir lorsque les signatures ne signifient plus grand chose.

Cette défiance n’a pas été créée par une rédaction ambiguë. Le protocole d’accord s’est effondré parce que Trump a détesté les perceptions politiques qui ont émergé autour de lui. Un président dont la vanité est gouvernée par les apparences, et qui confond l’apparence avec la stratégie, a abandonné l’arrangement non parce qu’il avait échoué, mais parce qu’il le faisait paraître politiquement exposé. D’importants acteurs à Washington ont éprouvé un remords de l’acheteur, tandis qu’une voie politique concurrente conduite par Rubio a émergé pour neutraliser ce qui avait déjà été convenu. Du point de vue de Téhéran, l’épisode a confirmé que même un engagement américain signé pouvait être renversé de l’intérieur de l’administration ou vidé de son sens par la satisfaction des exigences israéliennes. Le problème n’était pas une rédaction défectueuse. C’était l’absence d’une politique américaine unique, ou même d’une position présidentielle cohérente, capable de survivre à l’opposition interne de l’administration elle même.

Il est trop tard pour enseigner à Donald Trump la psychologie de l’adversaire, mais les adultes présents dans la pièce, aussi rares soient ils, doivent lui conseiller de cesser d’insulter le peuple iranien ou le régime. Chaque insulte gratuite renforce la conviction de Téhéran selon laquelle Washington cherche l’humiliation plutôt que l’accommodement, rendant la diplomatie politiquement plus difficile pour les deux parties.

Un accord opérationnel limité sur Ormuz peut encore être nécessaire, mais seulement si la contrainte sur Israël y est intégrée dès le départ plutôt que différée. Rouvrir le détroit, préserver un gel de l’activité nucléaire et ménager un espace pour de nouvelles négociations sont des objectifs immédiats valables. Mais Ormuz ne peut être traité comme un dossier distinct isolé du reste du conflit, et le séquençage ne doit pas devenir un cloisonnement. Le défaut de bien des architectures diplomatiques est de croire qu’un dossier peut être réglé isolément. Dans ce conflit, chaque compartiment fuit. Un accord sur Ormuz peut être sapé par une frappe israélienne en Iran, une nouvelle guerre au Liban, ou une décision américaine de réinterpréter ses engagements. Ormuz et le Liban ne sont pas des questions stratégiques distinctes. Ce sont des épreuves d’une même proposition : celle de savoir si Washington peut retenir ses alliés, honorer ses engagements et empêcher l’escalade militaire de submerger la diplomatie.

Trump, s’il veut sortir, doit aussi refréner la folie de ceux qui l’entourent et sont tentés d’élargir le conflit. La récente frappe ukrainienne contre un navire iranien en mer Caspienne, quelle qu’en soit la justification militaire dans le cadre de sa propre guerre contre la Russie, illustre avec quelle facilité des conflits distincts peuvent commencer à se confondre. Les voix à Washington qui voient dans l’Ukraine un instrument supplémentaire pour faire pression sur l’Iran risquent de transformer deux guerres régionales en une seule confrontation stratégique. Cela ne renforcerait pas la diplomatie américaine. Cela la compliquerait davantage.

Les États Unis ne peuvent attendre de l’Iran qu’il abandonne sa principale source de levier en échange d’une nouvelle promesse politique. Si Washington veut créer une véritable rampe de sortie, il doit poser quelque chose de tangible sur la table avant d’exiger que Téhéran desserre sa prise. L’entrée en matière évidente est l’argent. Par la libération de fonds iraniens bloqués, le règlement de sommes déjà dues, ou un versement initial présenté à la fois comme réparation et comme préparation d’un accord plus vaste, Washington pourrait démontrer qu’il est sérieux dans son changement de ton.

Cela ne devrait pas être présenté comme un paiement à l’Iran pour un passage licite par une voie navigable internationale, ni comme une compensation pour la coercition, mais comme un premier acte de réciprocité. La confiance devra ensuite se construire par des actions séquencées et vérifiables, chaque pas financier étant suivi d’un pas iranien correspondant. Cela remplacerait l’exigence impossible d’une confiance immédiate par un processus où chaque partie éprouve l’autre au moyen d’engagements limités. Téhéran exigera des preuves concrètes que Washington peut convertir le mécontentement présidentiel en une politique durable capable de retenir Israël.

La prudence s’impose à l’égard des mécanismes proposés pour gérer le détroit. Un cadre onusien associant l’Iran, Oman et une représentation du Golfe pourrait offrir une surveillance utile et établir des procédures de désescalade, mais il ne saurait résoudre la lutte stratégique sous jacente. Un accord sur Ormuz ne mènera pas non plus naturellement à un accord nucléaire. L’infrastructure iranienne peut être gelée, mais son savoir technique demeure intact, et son incitation à acquérir une dissuasion ultime s’est accrue. Une pause dans l’enrichissement gagnerait du temps. Elle ne résoudrait pas la question stratégique plus large.

L’engagement du Golfe avec l’Iran est inévitable. Les États du Golfe ne peuvent se déplacer et doivent donc concilier dissuasion et dialogue, tandis que Washington devrait cesser de traiter toute ouverture régionale envers Téhéran comme un acte de déloyauté. Cette guerre a démontré que la coexistence avec l’Iran est bien moins coûteuse que la dépendance à des systèmes de défense américains qui n’ont pas su protéger la région de l’escalade et des représailles. Les États du Golfe recherchent une plus grande autonomie stratégique précisément parce que la politique américaine les a exposés de façon répétée à des guerres qu’ils n’ont ni cherchées ni soutenues, et à des représailles qu’ils ne pouvaient éviter.

Plus important encore, aucun règlement ne peut durer si Israël demeure hors de ses contraintes. Israël a défini les objectifs de la guerre, façonné son escalade et rétréci de façon répétée les choix de Washington. Un cessez le feu restera fragile si Israël conserve la liberté de reprendre les hostilités dès qu’il juge la diplomatie insuffisante, ou si le conflit se transporte simplement au Liban. Tout arrangement qui contraint l’Iran tout en laissant intacte la posture militaire régionale d’Israël ne produira qu’un entracte. Les plaintes occasionnelles de Trump à propos de Netanyahou ne changent rien. Téhéran jugera les États Unis non par ce que Trump dit, mais par la disposition de Washington à poser des limites réelles à ce qu’Israël est autorisé à faire. Le Liban, le Hezbollah, les Houthis et le Hachd font partie de la machinerie du conflit, et la posture régionale de l’Iran ne peut être séparée de la stratégie régionale d’Israël. Les États Unis doivent rechercher un modeste modus vivendi, qui donne à l’Iran de la sécurité, retienne Israël sans nier sa défense légitime, et protège les États du Golfe de devenir des champs de bataille permanents.

Mettre fin à la guerre n’a pas à être présenté comme une défaite. Trump pourrait soutenir qu’il a prévenu des dommages économiques plus larges, empêché le conflit de s’étendre à un autre point de passage maritime stratégique à Bab el Mandeb, rouvert le détroit d’Ormuz, préservé une pause nucléaire et ménagé un espace pour une diplomatie plus large. Mais le premier pas doit représenter davantage qu’une nouvelle promesse ou un nouveau revirement présidentiel. La guerre ne se terminera pas par une capitulation iranienne, ni par un marchandage américano iranien qui ignore Israël ou isole Ormuz du conflit plus large. La véritable tâche n’est pas de décider quel camp est le plus fort. Elle est de construire un équilibre où la capacité de détruire de l’Amérique ne se heurte plus à la capacité d’endurer de l’Iran.