Par Bernard Raymond Jabre

Pourquoi la Westphalie de Beyrouth est devenue une nécessité existentielle
« Le Liban a été construit comme un État avant d’avoir conclu le contrat
politique interreligieux qui devait rendre cet État possible. »

Le problème fondamental du Liban n’est peut-être pas d’avoir une mauvaise Constitution.
Il est plus profond que cela.
Le Liban a été construit sans le socle politique qui devait précéder sa Constitution.
Nous avons bâti un État avant d’avoir conclu le contrat fondamental permettant aux différentes
communautés religieuses de vivre durablement dans le même État.
Nous avons construit la maison avant d’en couler les fondations.
Depuis un siècle, nous essayons ensuite de réparer les fissures de cette maison par des compromis,
des pactes, des quotas, des équilibres, des réformes électorales, des gouvernements d’union
nationale, des protections extérieures, parfois même des armes.
Mais le problème demeure.
Car ce qui manque au Liban n’est pas d’abord un mécanisme institutionnel.
Ce qui manque au Liban est un contrat politique interreligieux préalable à toute
Constitution.
Un contrat suffisamment fort pour répondre une fois pour toutes à la question qui empoisonne
notre histoire :
une communauté peut-elle continuer à exister politiquement lorsqu’elle devient
minoritaire ?
Tant que la réponse à cette question n’est pas juridiquement incontestable, aucune Constitution
libanaise ne pourra produire une stabilité véritable.
- • •
Le socle que le Liban n’a jamais eu
L’Europe a connu ses propres guerres de religion.
Pendant des décennies, catholiques et protestants se sont affrontés pour savoir non seulement
quelle foi était vraie, mais également quelle confession devait déterminer l’ordre politique.
Les traités de Westphalie de 1648 n’ont pas créé immédiatement la démocratie moderne ni
l’égalité religieuse contemporaine. Mais ils ont participé à une mutation essentielle de l’ordre
européen : la différence religieuse ne pouvait plus être indéfiniment réglée par la
guerre.
Le droit devait progressivement remplacer la violence.
LA WESTPHALIE DE BEYROUTH
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La pluralité confessionnelle devait trouver une traduction politique.
Les États devaient pouvoir exister sans exiger l’uniformité religieuse absolue de leurs populations.
L’Europe a donc progressivement construit un ordre politique dans lequel la coexistence religieuse
pouvait être stabilisée par le droit.
Le Proche-Orient, lui, n’a jamais véritablement connu son moment westphalien entre islam et
christianisme.
Et le Liban en porte encore aujourd’hui les conséquences.
Le Liban moderne a été constitué comme État multiconfessionnel sans qu’ait préalablement été
conclu un accord de principe entre ses différentes traditions religieuses établissant que
l’existence politique de chacune d’entre elles ne dépendrait jamais de sa
démographie.
C’est là le vide originel.
Toutes nos crises viennent de cette question non résolue
On peut lire une grande partie de l’histoire contemporaine du Liban à partir de ce manque.
Les crises de 1958. La montée progressive des tensions communautaires. La guerre de 1975. Les
interventions étrangères. Les occupations. Les milices. Les déplacements de populations. Les
alliances successives avec des puissances extérieures. Les paralysies institutionnelles. La crainte
permanente des évolutions démographiques. Les affrontements autour des pouvoirs du président
de la République, du Premier ministre ou du président de la Chambre. La difficulté même de
parler d’une citoyenneté commune sans que certaines communautés craignent d’y perdre leur
protection.
Ces crises semblent différentes.
Elles ont des causes régionales, économiques, militaires et politiques distinctes.
Mais derrière beaucoup d’entre elles apparaît la même inquiétude fondamentale :
qui protégera ma communauté demain si le rapport de forces démographique,
militaire ou régional change ?
C’est parce que cette question n’a jamais reçu de réponse juridique définitive que les communautés
ont cherché ailleurs leurs garanties.
L’une a regardé vers l’Occident. Une autre vers le monde arabe. Une autre encore vers la Syrie.
Une autre vers l’Iran. D’autres ont cherché ailleurs leurs alliances ou leurs protections.
Chaque fois qu’un Libanais cherche à l’extérieur la garantie de son existence politique, la
souveraineté du Liban diminue.
Mais il faut comprendre pourquoi il le fait.
Il le fait parce que l’État lui-même n’a jamais été capable de lui fournir cette garantie absolue.
La dépendance extérieure des communautés n’est donc pas seulement la cause de la
faiblesse du Liban. Elle est aussi la conséquence du défaut de fondation du Liban.
LA WESTPHALIE DE BEYROUTH
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Une Constitution ne peut pas remplacer un pacte d’existence
Nous avons longtemps pensé qu’une bonne Constitution suffirait.
Ce n’est pas vrai.
Une Constitution peut organiser les pouvoirs. Elle peut répartir les fonctions. Elle peut définir les
compétences du président, du gouvernement ou du Parlement. Elle peut établir un système
électoral. Elle peut proclamer l’égalité devant la loi.
Mais elle ne peut pas, à elle seule, résoudre la question de la peur existentielle d’une communauté.
Parce qu’une Constitution peut être modifiée.
Une majorité peut évoluer. Une population peut changer. Un rapport démographique peut se
transformer en quelques générations.
Et dès lors qu’une communauté pense que son existence politique dépend de son nombre, elle
commence à compter.
Combien sommes-nous ? Combien seront-ils demain ? Qui émigre ? Qui possède la majorité ? Qui
contrôlera les institutions dans vingt ans ?
À partir de cet instant, la démographie cesse d’être une donnée sociologique.
Elle devient une arme politique.
Voilà pourquoi le Liban ne peut pas être durablement fondé sur la simple arithmétique des
populations.
Il lui faut quelque chose de supérieur à cette arithmétique :
un droit préconstitutionnel garantissant l’existence politique de chacun
indépendamment du nombre.
La Westphalie de Beyrouth
C’est précisément le rôle que devrait jouer une Convention islamo-chrétienne de Beyrouth,
ou Westphalie de Beyrouth.
Elle ne serait pas une nouvelle Constitution.
Elle serait ce qui vient avant la Constitution.
Elle serait le pacte fondateur définissant les règles auxquelles aucune future majorité politique ne
pourrait porter atteinte.
Son principe central pourrait être formulé ainsi :
aucun citoyen ne peut disposer de davantage ou de moins de droits politiques
fondamentaux en raison du poids démographique de la communauté à laquelle il
appartient.
Que sa communauté représente 60 %, 30 %, 10 % ou 1 % de la population ne change rien à sa
dignité politique.
LA WESTPHALIE DE BEYROUTH
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Et aucun changement démographique ne peut autoriser une majorité à transformer une minorité
en population politiquement subordonnée.
Ce principe devrait être intangible.
Il devrait être placé au-dessus des fluctuations électorales. Au-dessus des rapports de forces
temporaires. Au-dessus même des majorités constitutionnelles ordinaires.
Car certaines choses ne peuvent pas être soumises au vote.
On ne vote pas pour savoir si une personne possède la même dignité qu’une autre.
On ne vote pas pour savoir si une communauté a le droit de continuer à exister politiquement.
Le passage décisif : de la protection par la force à la protection par le droit
Toute l’histoire libanaise peut être lue comme une recherche de protection.
Protection par un quota. Protection par un poste institutionnel. Protection par une puissance
étrangère. Protection par une armée. Protection par une milice. Protection par une alliance
régionale.
Mais aucune de ces protections n’est durable.
Parce qu’elles reposent toutes sur des rapports de forces qui peuvent changer.
La véritable révolution consisterait donc à accomplir enfin ce passage que le Liban n’a jamais
complètement réalisé :
passer de la protection politique par la force à la protection politique par le droit.
C’est cela, au fond, la Westphalie de Beyrouth.
Faire du droit ce que chaque communauté a toujours cherché dans ses alliances, ses quotas ou ses
armes :
la garantie de pouvoir continuer à exister.
Cette garantie devrait protéger simultanément deux réalités.
D’abord l’individu.
Un Libanais ne doit jamais être prisonnier juridiquement de la communauté dans laquelle il est
né. Il doit pouvoir croire, ne pas croire, changer de croyance, épouser qui il veut dans le cadre de la
loi, exprimer ses opinions et participer à la vie publique en citoyen libre.
Mais il faut également protéger les communautés lorsqu’une décision menace directement leur
existence culturelle, religieuse ou politique.
La formule pourrait être :
ni domination de la communauté sur l’individu, ni domination de la majorité sur les
communautés.
Il ne s’agit pas de perpétuer le confessionnalisme
Certains objecteront qu’un tel pacte figerait les communautés.
LA WESTPHALIE DE BEYROUTH
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C’est probablement l’inverse.
Aujourd’hui, pourquoi les communautés libanaises s’accrochent-elles aux quotas ? Parce qu’elles
ont peur.
Pourquoi défendent-elles leurs postes institutionnels comme s’il s’agissait de questions
existentielles ? Parce qu’elles ont peur.
Pourquoi certaines cherchent-elles des protecteurs étrangers ? Parce qu’elles ont peur.
Pourquoi la démographie est-elle un sujet aussi sensible ? Toujours pour la même raison.
Le confessionnalisme libanais est en partie la forme institutionnelle prise par la
peur.
Supprimer brutalement les mécanismes confessionnels sans supprimer préalablement cette peur
serait donc extrêmement dangereux.
Mais si chaque communauté sait que son existence politique est définitivement protégée, quelles
que soient les évolutions démographiques, elle aura progressivement moins besoin des
instruments qui la protègent aujourd’hui.
Paradoxalement, la garantie des communautés pourrait donc être la condition du dépassement
futur du confessionnalisme.
Le passage du confessionnalisme à la citoyenneté ne commence pas en supprimant les identités.
Il commence en supprimant leur peur.
Le Liban est impossible sans ce contrat
Il faut ici aller jusqu’au bout du raisonnement.
Le Liban n’est pas simplement un territoire.
Il est une idée politique.
Cette idée consiste à faire vivre dans un même État des communautés possédant des histoires, des
religions et parfois des visions du monde profondément différentes.
Mais cette idée n’est viable qu’à une condition :
que chacun accepte définitivement que l’autre possède exactement le même droit
d’appartenir à l’État.
Pas provisoirement. Pas tant qu’il conserve un certain pourcentage de la population. Pas tant
qu’un équilibre régional lui est favorable.
Définitivement.
Si cette règle n’est pas acceptée, alors ce n’est pas seulement la Convention de Beyrouth qui
devient impossible.
C’est l’idée même du Liban qui devient impossible.
LA WESTPHALIE DE BEYROUTH
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Car si une majorité démographique future considère qu’elle pourra, du seul fait de son nombre,
modifier substantiellement les droits politiques d’une minorité, alors cette minorité ne pourra
jamais remettre son destin entre les mains de l’État commun.
Elle cherchera à nouveau une garantie extérieure.
Ou une autonomie.
Ou une fédération.
Ou, à terme, une séparation.
Il faut avoir le courage de poser la question de l’échec
Il ne faut pas faire de la scission un projet.
Ce serait un échec historique.
Mais il ne faut pas davantage s’interdire intellectuellement d’en comprendre la logique.
Si plusieurs communautés installées sur le même territoire refusent de reconnaître mutuellement
leur égalité politique fondamentale, alors le problème n’est plus de savoir quelle Constitution
écrire.
Le problème devient de savoir s’il existe encore une volonté politique suffisante pour constituer un
même État.
À défaut d’un véritable pacte de non-domination, une organisation fédérale pourrait
éventuellement représenter une solution intermédiaire.
Mais là encore, le fédéralisme ne résout rien par lui-même.
Une fédération ne serait viable que si l’État fédéral reconnaissait précisément les mêmes principes
fondamentaux : protection des minorités, impossibilité de réduire leurs droits par simple majorité,
égalité des citoyens et interdiction de toute domination confessionnelle.
Autrement, on ne ferait que déplacer le problème du niveau central vers les entités fédérées.
Le fédéralisme ne peut donc être un substitut à la Westphalie de Beyrouth.
Il ne peut fonctionner qu’à l’intérieur du même pacte de protection.
Et si aucun pacte commun de cette nature n’est possible, alors une séparation politique pourrait
un jour apparaître non comme un choix souhaitable, mais comme la conséquence logique d’une
impossibilité de constituer un destin politique commun.
Voilà pourquoi la Convention de Beyrouth n’est pas un exercice intellectuel.
Elle pose la question la plus radicale qui puisse être posée au Liban :
voulons-nous réellement continuer à former un même peuple politique ?
Une Convention de droit international public
Pour être véritablement fondatrice, cette Convention ne devrait pas être simplement une
déclaration morale entre autorités religieuses.
LA WESTPHALIE DE BEYROUTH
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Elle devrait devenir un texte de droit international public.
Elle pourrait être signée par les États qui souhaiteraient y adhérer.
Elle pourrait ensuite être intégrée dans leurs ordres constitutionnels.
Elle devrait poser un ensemble de droits politiques fondamentaux que les États signataires
s’engageraient à ne jamais abolir en raison d’un changement démographique ou religieux.
Les grandes institutions religieuses pourraient naturellement la reconnaître publiquement.
Mais la garantie finale devrait être juridique.
Parce que la bonne volonté ne suffit pas.
Les équilibres changent. Les dirigeants passent. Les générations se succèdent.
Seul le droit peut transformer une promesse historique en obligation durable.
Du Liban à l’universel
Cette Convention commencerait au Liban, mais elle ne serait pas seulement libanaise.
Car la question dépasse infiniment le Liban.
Que devient une minorité chrétienne dans un pays à majorité musulmane ? Que devient une
minorité musulmane dans un pays à majorité chrétienne ? Que deviennent les juifs, les druzes, les
yézidis ou toute autre minorité ? Que devient l’athée dans un État profondément religieux ? Que
devient le croyant dans une société devenue majoritairement sécularisée ?
La réponse devrait toujours être la même :
le nombre ne crée pas la dignité, et la majorité ne possède aucun droit naturel à
dominer la minorité.
Une Westphalie de Beyrouth pourrait donc devenir une Convention universelle sur la coexistence
politique des religions.
Elle ne demanderait jamais aux religions d’abandonner leurs vérités.
Un chrétien resterait chrétien. Un musulman resterait musulman. Un juif resterait juif. Un non-
croyant demeurerait libre de ne pas croire.
Elle demanderait simplement une chose :
qu’aucune vérité sur Dieu ne puisse jamais servir à fabriquer un citoyen inférieur.
Le véritable acte fondateur du Liban
Le Liban possède déjà une Constitution.
Il possède le Pacte national.
Il possède l’accord de Taëf.
Il possède des institutions.
Mais il lui manque encore ce qui aurait dû précéder tout cela :
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un accord explicite et définitif sur la légitimité politique de l’autre.
C’est cette absence qui transforme chaque crise institutionnelle en crise existentielle.
C’est cette absence qui transforme chaque évolution démographique en inquiétude.
C’est cette absence qui transforme les relations internationales en recherche de protecteurs.
C’est cette absence qui empêche le Liban de devenir pleinement souverain.
La véritable refondation du Liban devrait donc commencer non par une nouvelle Constitution,
mais par cette Convention préconstitutionnelle.
Ensuite seulement viendrait l’architecture politique.
Ensuite seulement viendraient la réforme de l’État, la décentralisation ou éventuellement le
fédéralisme, la réforme électorale et la modernisation des institutions.
Car avant de décider comment gouverner ensemble, nous devons répondre définitivement à
une question plus fondamentale :
avons-nous tous le même droit d’exister politiquement ensemble ?
Si la réponse est oui, alors le Liban possède un avenir.
Si la réponse est non, aucune Constitution ne pourra longtemps masquer la réalité.
La Westphalie de Beyrouth est donc bien davantage qu’un nouveau pacte.
Elle est la fondation qui aurait dû être posée avant la naissance du Liban moderne.
Il nous appartient aujourd’hui de réparer ce défaut originel.
Et peut-être faut-il résumer toute cette entreprise dans une formule simple :
Le Liban ne pourra durer lorsque personne n’aura plus besoin de craindre le
nombre de l’autre.
Alors seulement la démographie cessera d’être une menace.
Alors seulement les puissances étrangères cesseront d’être des protecteurs nécessaires.
Alors seulement les armes pourront réellement devenir inutiles.
Alors seulement les différentes identités du Liban pourront cesser de se protéger les unes contre
les autres pour commencer à construire ensemble.
Et alors seulement pourra naître ce que nous n’avons encore jamais complètement réussi à créer :
un destin politique commun.

