Walid Joumblatt : « Les Israéliens ont fait un mini-Gaza au Liban »

Walid Joumblatt, personnage central de la vie libanaise pendant un demi-siècle, publie ses mémoires. Ce témoignage, historique et attendu, porte une actualité étonnante face aux nouveaux tourments au Proche-Orient. « Mediapart » l’a rencontré.

UnUn destin au Levant. De la guerre civile à la paix incertaine, tel est le titre des mémoires de Walid Joumblatt (Stock). Titre juste, tant la vie de cette figure libanaise épouse les heurts, les malheurs et les rares lueurs d’espoir d’un Proche-Orient qui va d’un bouleversement à l’autre.

Les Joumblatt sont une famille druze qui, depuis des décennies et depuis leur fief de Moukhtara dans la montagne libanaise du Chouf, préside aux destinées de la communauté druze libanaise, minorité issue du chiisme ismaélien, minorité entre les minorités de ce pays confetti. Walid, né en 1949, doit assumer cette charge avant ses 30 ans, le soir même de l’assassinat de son père Kamal, le 16 mars 1977, sur ordre du dictateur syrien Hafez al-Assad. Le Liban est alors dans la deuxième année d’une guerre civile qui en durera quinze.

Walid Joumblatt s’inscrit comme son père dans le camp progressiste arabe et aux côtés des Palestiniens de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), contre la droite chrétienne. Ceci pour les grandes lignes. Car dans les détails, il agit comme tous les acteurs de la guerre libanaise, à la fois caisse de résonance des tensions régionales voire mondiales et terrain de jeu de leurs acteurs, combattant les uns avant de se réconcilier avec eux dans une alliance se retournant contre ses anciens alliés…

Dans ce moment où le Proche et Moyen-Orient sont à nouveau le centre de toutes les tensions, les mémoires de Walid Joumblatt ne s’adressent pas qu’aux historien·nes. Ils éclairent chacun et chacune d’entre nous sur cette région qui résonne jusque dans nos vies quotidiennes.

« Mediapart » : Vous écrivez dans vos mémoires qu’en cinquante ans de vie politique, vous n’avez connu que des conflits et que vous avez le sentiment d’une guerre sans fin. La guerre, ces dernières années et ces derniers mois, fait une nouvelle fois rage au Liban et au Proche et Moyen-Orient. Est-ce la même guerre ?

Walid Joumblatt : Concernant le Liban, heureusement, ce n’est pas la même guerre. Ce n’est plus la guerre civile, que j’ai connue de 1975 à 1991. Mais si vous parlez de la région, il existe un grand dessein, qui est de remettre en cause l’ancien Proche-Orient, celui créé par les accords Sykes-Picot [accords de partage du Proche et Moyen-Orient entre Français et Britanniques négociés secrètement et signés en 1916 – ndlr].

C’est cette ambition qui a présidé à l’invasion, par les Américains, de l’Irak en 2003. Ils ont utilisé une supercherie, celle de la présence d’armes de destruction massive, qui n’existaient pas, pour disloquer un pays unifié, l’Irak. Est-ce que l’Irak aurait pu rester unifié sous la dictature d’un Saddam Hussein ? Je ne le crois pas. Mais cette dislocation de l’Irak a mené à celle du monde arabe entier. Elle a permis la percée de l’Iran en Irak et du coup la jonction entre l’Iran et la Syrie du régime alaouite des Assad.

Ce grand dessein de remodelage du Moyen-Orient est-il encore à l’œuvre aujourd’hui, selon vous ?

Oui, sous le prétexte du Grand Israël, sans, par ailleurs, que la définition de ce Grand Israël ne soit très claire. Cela remonte à la déclaration Balfour, puis la création d’Israël. À l’époque, Israël était le « homeland », le refuge, l’abri. C’est devenu un empire. Mais cet empire ne peut pas survivre s’il n’y a pas, autour de lui, un chaos généralisé. Pour lui, les États-nation, ceux qui ont été créés après les accords Sykes-Picot, ceux qui sont devenus indépendants après les mandats français et britanniques, ces États-là ne doivent pas survivre. Pour qu’advienne le Grand Israël, il faut que règnent des tribus, des sectes, des communautés, en somme le chaos.

Il y a eu l’Irak. Il y a la disparition des Palestiniens de leur terre, qui est en train de se réaliser, par phases successives, ceux de la bande de Gaza actuellement, puis viendra le tour de ceux de Cisjordanie et, peut-être, à long terme, de certains Palestiniens d’Israël de 1948. La question est également de savoir si la Syrie pourra rester unifiée.

Tant que l’agression israélienne se poursuivra […], on ne peut pas demander à un combattant du Hezbollah de livrer ses armes.

Justement, tout au long de vos mémoires, vous expliquez comment, à la suite de votre père Kamal Joumblatt, vous avez combattu les tentations séparatistes et communautaires au Liban. Ces tentations semblent ressurgir aujourd’hui. Comment jugez-vous cela ?

Je suis né druze. Je suis fier de mon appartenance. Les Druzes, avec les Joumblatt, ont joué un rôle très important, pendant au moins 300 ans. Mais j’ai choisi, comme mon père l’avait fait avant moi, d’aller vers l’espace arabe, le grand espace arabe. Tout en gardant ma libanité. Parce qu’en fin de compte, nous sommes arabes. J’appartiens à la nation arabe, si tant est qu’elle existe.

Aller vers la nation arabe est plus logique, pour une minorité, que de se renfermer sur soi-même et de devenir une petite secte qui risque de disparaître. Ou de devenir, comme les Druzes israéliens, de bons gardes-frontières d’Israël.

Vous racontez dans vos mémoires comment, en 1982, les Israéliens, qui venaient d’envahir le Liban, ont essayé de jouer la « carte druze », notamment en envoyant un officier israélien druze vous rendre visite dans votre maison de la Montagne. Les Druzes sont-ils à nouveau une carte pour Israël ?

Toujours, mais à plus grande échelle encore. On l’a vu dans le Djebel Druze [en Syrie – ndlr]. En 2023, quand les Druzes se sont soulevés contre Bachar al-Assad, c’était bien après le reste du pays, qui s’était révolté en 2011, mais bon, c’était bien quand même. Les gens ont brandi dans des manifestations les portraits de mon père, Kamal Joumblatt [lui-même assassiné sur ordre d’Hafez al-Assad en 1977 – ndlr]. Mais il y avait en fait un piège.

Hikmat al-Hijri [un des leaders des Druzes syriens – ndlr], qui était un homme du régime Assad, a basculé du côté des Israéliens. Il est allé en Israël, demandant la souveraineté, l’indépendance, l’autodétermination des Druzes. Mais ça, ça veut dire se dresser contre tout le monde arabe ! Moi, je suis opposé à cette ligne politique, je l’ai toujours été.

À propos de cet officier israélien qui est venu me voir en 1982 pour essayer de m’amadouer… En fin de compte, qu’ont fait les Israéliens et leur armée, la plus forte du Moyen-Orient, pendant leur présence dans la Montagne [la montagne druze libanaise, le Chouf – ndlr] ? Ils n’ont même pas essayé de mettre fin aux exécutions entre Druzes et chrétiens [affrontements et massacres intercommunautaires en 1983 – ndlr]. Parce qu’ils voulaient alimenter les haines communautaires. Et ils ont réussi.

Les discours de haine ont ressurgi fortement au Liban, surtout depuis la reprise de la guerre début mars, craignez-vous une nouvelle guerre civile ?

Non, car pour déclencher une guerre civile, il faut deux parties armées, et pour l’instant, seul le Hezbollah l’est. Mais nous vivons une période de grande instabilité, et peut-être que certains leaders libanais ont effectivement envie de refaire une guerre civile, parce qu’ils sont emprisonnés dans leur histoire.

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Walid Joumblatt à Bhamdoun (Liban) en 1983. © Photo Aral / Sipa

Aujourd’hui, certains encouragent le rejet d’une communauté entière, les chiites. Ils veulent isoler le tiers de la population libanaise sous prétexte d’isoler le Hezbollah. Comme si tous les chiites du Liban pouvaient être assimilés au Hezbollah. C’est totalement absurde.

Mais cela rappelle une vieille idée israélienne, appuyée par certains ténors de la droite libanaise, certains ténors maronites, selon laquelle le mont Liban appartenait aux chrétiens et qu’il fallait se débarrasser de cette poche chiite au sud qui empêchait la jonction entre Israël et les chrétiens du Liban. La solution, disaient ces ténors de la droite libanaise, était de « renvoyer » les chiites en Irak. On entend à nouveau aujourd’hui cette théorie suicidaire, cette théorie du chaos, d’expulser les chiites du Liban. C’est oublier que les chiites forment une grande partie de la population libanaise, et que cette communauté est libanaise depuis des siècles. Ce ne sont pas des intrus.

À propos du Hezbollah, comment voyez-vous l’exigence états-unienne et israélienne de désarmer immédiatement le Hezbollah ? Vous-même avez des mots très forts contre le Hezbollah dans vos mémoires, notamment à propos du 8 mai 2008, quand ses hommes ont pris Beyrouth par les armes et vous ont assiégé, ainsi que Saad Hariri, le fils et successeur de votre ami Rafic Hariri.

Écoutez, il faut parler avec le Hezbollah. Ce n’est pas un corps étranger au Liban. Il en fait partie. Le problème, aujourd’hui, c’est parler avec qui, au sein du Hezbollah ? À l’époque de Nasrallah, leur leader, on pouvait dialoguer avec lui. Il comprenait le Liban, à sa façon. Il avait une forte assise populaire. Après 2006 et la victoire sur Israël, il était devenu presque le leader du monde arabe. Et puis il s’est perdu dans le dédale de Beyrouth, en 2008, comme vous l’avez souligné.

Nasrallah a été assassiné. Et aujourd’hui, on ne sait pas qui dirige le Hezbollah. Ce n’est pas Naïm Qassem [successeur de Hassan Nasrallah – ndlr]. Lui, c’est un porte-parole, pas plus. On ne sait pas avec qui parler.

La Syrie est le centre historique du monde arabe. Une dislocation de la Syrie ferait tomber la région dans le chaos général des minorités.

En tout cas, tant que l’agression israélienne se poursuivra, avec cette ligne jaune dont on ne connaît même pas les limites, les meurtres, les assassinats, les bombardements, on ne peut pas demander à un combattant du Hezbollah de livrer ses armes. Si j’essaie de le faire, il va me dire d’aller me faire voir !

Pour que le Hezbollah se désarme, il faut un peu de calme. Il faut aussi, ce que le gouvernement libanais demande à chaque session de négociation, un processus de retrait des Israéliens, avec une garantie de la part des Américains. Cette garantie doit englober le renfort de l’armée libanaise et la mise en place d’une force internationale pour remplacer la FINUL [Force intérimaire des Nations unies au Liban – ndlr], dont le mandat se termine à la fin de l’année.

Soyons clairs, désarmer le Hezbollah par la force, comme le demandent les Américains, est impossible, à la fois sur le plan technique militaire et sur le plan personnel libanais. Car de qui est constituée l’armée libanaise ? De soldats libanais, et ces soldats sont chiites, sunnites, druzes… C’est impossible de lancer l’armée libanaise à l’assaut de villages chiites !

Aujourd’hui, Israël occupe à nouveau une partie du Liban. Comme en 1978, comme en 1982. Mais des discussions avec Israël sont en cours, à Washington – une troisième rencontre est prévu jeudi 14 mai. Assistons-nous à un « bis repetita » ?

L’histoire se répète, mais avec des méthodes plus brutales et des moyens plus sophistiqués. À l’époque, les Israéliens n’avaient pas rasé la zone qu’ils occupent aujourd’hui, au sud de cette ligne jaune qu’ils ont décidée unilatéralement. Là, ils ont agi comme à Gaza. Ils ont fait un mini-Gaza au Liban.

Quant aux négociations, je les appuie, qu’elles soient directes ou indirectes. Mais avec des conditions. Il faut revenir à la ligne d’armistice de 1949, mais avec un organisme de contrôle de part et d’autre chargé de surveiller le respect de la fin des incursions et des assassinats, et avec une force internationale, dont pourraient faire partie les Français et les Italiens.

Les bonnes nouvelles sont rares, dans la région. L’une d’elles, cependant, est la chute du régime des Assad. Vous vous en êtes réjoui. Pourtant, vous avez eu de longues relations avec le régime alaouite à Damas, même après l’assassinat de votre père Kamal Joumblatt, sur ordre de Hafez al-Assad.

En 1977, je n’ai pas eu d’autre choix que d’aller à Damas. Je me préparais à une lutte de longue durée contre la droite libanaise, à l’époque surtout Béchir Gemayel. Nous avions besoin du soutien syrien.

Puis vous avez gardé des relations avec Bachar al-Assad jusqu’à l’assassinat de Rafic Hariri, puis, de façon moins suivie, jusqu’à l’écrasement de la révolution syrienne, où vous avez totalement rompu. Que pensez-vous du régime d’Ahmed al-Charaa ?

La chute du régime Assad a été un grand soulagement. Enfin la Syrie est libre, enfin les Syriens sont libres. J’ai été le premier à me rendre à Damas pour rencontrer Ahmed al-Charaa, ensuite y sont allés Trump, et puis Macron. Certains Libanais, même hors du Hezbollah, qui craint des représailles, n’acceptent pas la fin du régime Assad. C’est le cas d’une partie des renseignements libanais, qui préfèreraient voir au pouvoir la minorité alaouite qu’un sunnite. Ahmed al-Charaa est sunnite, en ce sens il représente la majorité des Syriens. J’entends dire que c’est un extrémiste. Mais qui sait, il peut amender son idéologie. Et ne me dites pas que le régime Assad n’était pas extrémiste et totalitaire !

Ahmed al-Charaa est intelligent. Je pense qu’il faut l’aider.

Mais il y a eu les massacres, notamment ceux des Druzes à Soueïda, par les hommes d’Ahmed al-Charaa. N’est-ce pas très mauvais signe ?

Al-Charaa n’avait pas encore constitué une armée nationale, ce qu’il est en train de faire, et une partie des combattants de sa milice n’ont pas compris les Druzes de Soueïda. Il y avait aussi les plans de partition, qui existaient déjà, avec Hikmat al-Hijri. Dans des manifestations, après les massacres, des portraits de Benyamin Nétanyahou ont été brandis, à côté de ceux de Sultan al-Atrache [chef révolutionnaire syrien druze qui a conduit la grande révolte contre les Français pendant le mandat en 1925 – ndlr]. Quelle aberration historique ! Malheureusement, maintenant, le séparatisme druze est très fort, à Soueïda.

J’ai demandé à Ahmed al-Charaa de mettre en place une commission d’enquête. Il l’a fait. Maintenant, il faut juger ceux qui ont perpétré les assassinats ou les massacres, et organiser une réconciliation à Soueïda entre les Druzes et les Bédouins.

Considérez-vous le risque d’éclatement de la Syrie comme dangereux ?

Je ferai tout, à la mesure de mes moyens, pour garder la Syrie unifiée. Elle est le centre historique du monde arabe. Une dislocation de la Syrie ferait tomber la région dans le chaos général des minorités. C’est ce que veulent les partisans du Grand Israël. Si cela se produit, nous ne connaîtrons jamais le calme ni la stabilité.

Vous avez été proche de Yasser Arafat. Manque-t-il au Proche-Orient aujourd’hui ?

C’était un grand ami. Une belle figure. Tant de gens nous manquent, aujourd’hui. Nous vivons une nouvelle phase, qui se caractérise par l’effondrement de l’ordre issu des accords Sykes-Picot et la fin de l’ordre mondial établi après la guerre froide. Elle met fin aussi aux illusions de paix, [des accords] d’Oslo, de la solution à deux États. Et maintenant, la guerre contre l’Iran… Si elle se poursuit, elle va détruire ce monde arabe qui, à un moment donné, s’est donné l’illusion qu’il serait protégé par les bases militaires américaines.

Gwenaelle Lenoir