Daniel Meier : « La stratégie israélienne fondée sur l’utilisation de la force, est une impasse »

Le 2 mars 2026, dans le contexte d’une guerre déclenchée contre l’Iran par Israël et les États-Unis, après l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, le Hezbollah lance des tirs de roquettes en direction d’Israël. En réponse, l’armée israélienne engage une vaste offensive militaire au Liban, visant principalement des quartiers et des villages à majorité chiite. Le gouvernement israélien – par la voix de Bezalel Smotrich, ministre des Finances – menace de faire subir à la banlieue sud de Beyrouth le même sort que Khan Younès, ville du sud de Gaza dévastée par les bombardements israéliens. Depuis le début du mois de mars, cette opération a provoqué le déplacement de plus d’un million de Libanais, majoritairement chiites, et causé la mort de plus de 1 000 personnes, dont de nombreux civils. Aujourd’hui, Israël menace d’étendre son intervention en lançant une invasion terrestre d’envergure jusqu’au fleuve Litani. Cette nouvelle guerre survient alors que le Liban reste profondément traumatisé par le conflit de l’automne 2024. Pour analyser la situation, Daniel Meier, docteur en sociologie politique, Professeur et titulaire de la Chaire de géopolitique des frontières au Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble, répond aux questions des Clés du Moyen-Orient.

Quels sont, selon vous, les buts de guerre d’Israël au Liban ? Pouvez-vous revenir sur les déclarations israéliennes disant que la Dahiye connaîtra le même sort que Khan Younès ?

La politique israélienne de destruction aujourd’hui au Liban avait déjà commencé en 2024, au sud du Liban, où plus de cinquante villages libanais ont été systématiquement détruits par l’armée israélienne. La déclaration de Bezalel Smotrich adopte un ton très problématique. Cette stratégie peut être interprétée comme une forte pression psychologique utilisée par Israël pour signifier que ses objectifs de guerre seront poursuivis et atteints à n’importe quel prix.

Les objectifs de guerre israéliens visent à accomplir ce que l’État hébreu estime que le gouvernement libanais n’a pas réussi à faire : neutraliser le Hezbollah en tant qu’acteur à la fois politique et militaire au Liban. L’invasion terrestre du Sud-Liban est, selon Israël, une nécessité pour réaliser cet objectif. Cette zone, qui s’étend jusqu’au fleuve Litani, a été présentée par Israel Katz (ministre israélien de la Défense) comme une ligne de front stratégique. Un objectif sous-jacent de cette invasion vise à faire main basse sur les ressources en eau que constitue le fleuve Litani, une politique déjà adoptée durant l’occupation précédente du Sud-Liban entre 1978-2000.

Au-delà de ces objectifs immédiats, la stratégie du gouvernement Netanyahou s’inscrit dans une perspective plus ancienne de la politique israélienne : celle de pousser le Liban vers la conclusion d’un traité de paix séparé. Cela fait écho à la première invasion israélienne du Liban en 1982, qui poursuivait un objectif politique : parvenir à la signature d’un traité de paix avec la direction chrétienne libanaise, alors dominée par les phalangistes de la famille Gemayel. L’élection de Bachir Gemayel à la présidence le 23 août 1982 avait initialement ouvert la perspective d’un tel traité, avant son assassinat le 14 septembre de la même année. Son frère, Amine Gemayel, lui a ensuite succédé à la présidence, mais il s’est montré plus hésitant, faute d’une assise politique équivalente.
A l’époque, Israël obtient néanmoins la signature de l’Accord de Khalde le 17 mai 1983. Celui-ci comportait toutefois une condition essentielle : l’aval de la Syrie. Or, Damas ne l’a jamais accepté, empêchant ainsi toute mise en œuvre du traité.
Cet épisode souligne que la volonté israélienne de conclure un accord de paix séparé avec le Liban est ancienne, et que cela a déjà été difficile à obtenir pour Israël par le passé.

L’invasion israélienne de 1982 avait tué plus de 20 000 personnes au Liban, notamment durant le violent siège de Beyrouth. Aujourd’hui, Israël dispose d’une capacité d’action militaire plus importante qu’en 1982. On peut donc imaginer que le Liban va payer un coût humain et politique très élevé pour qu’Israël accomplisse ses objectifs.

Si les similitudes dans les actions militaires israéliennes avec Gaza sont notables, une différence majeure réside dans le fait que les actions en cours se déroulent sur le territoire d’un État souverain, le Liban. Cette dimension soulève des interrogations sur le respect de la souveraineté libanaise, qui devrait être perçue comme un principe inviolable.

Avant le retour de la guerre au Liban, un désarmement progressif du Hezbollah était engagé après le cessez-le-feu de 2024. Pouvez-vous revenir sur ce processus ?

Le processus de désarmement du Hezbollah est resté incomplet, mais il est difficile d’imaginer qu’il aurait pu en être autrement. Comment des soldats libanais, dont beaucoup ne sont pas originaires du sud du pays, pourraient-ils maîtriser parfaitement le terrain sans disposer de renseignements précis, notamment ceux détenus par Israël ?

Le sud du Liban présente une géographie particulièrement accidentée, faite de vallées étroites, de reliefs escarpés et d’un réseau de tunnels. Ces derniers ont fait l’objet d’une attention particulière dans la recherche de caches d’armes. Mais aujourd’hui, une question demeure : combien de tunnels sont encore actifs ? Ils peuvent servir à dissimuler des armes, mais aussi des combattants. Ils permettent aux miliciens du Hezbollah d’opérer dans la guerre actuelle, malgré les technologies de surveillance israéliennes. L’utilisation, encore aujourd’hui, des tunnels par le groupe chiite, souligne les limites du processus de désarmement.

Pour désarmer le mouvement, il fallait donner du temps au temps. Le Hezbollah avait accepté le principe d’un désarmement au sud du fleuve Litani, ce qui était déjà une grande avancée, tandis que l’armée libanaise a évité, pendant le cessez-le-feu, toute confrontation directe avec la milice chiite, afin de préserver la paix civile. Cette approche reposait sur une logique progressive.

Cependant, pendant le cessez-le-feu, les acteurs libanais du désarmement ont dû faire face à de fortes pressions américaines, exigeant une accélération du processus. Dans le même temps, Israël a continué de bombarder le Liban, principalement au sud, sans que l’armée libanaise ne puisse réagir, posant la question de la crédibilité des soldats libanais censés prendre la relève du Hezbollah pour faire respecter l’intégrité territoriale libanaise. L’armée libanaise ne dispose pas d’une puissance de feu suffisante pour faire face à Israël, en partie parce que ses partenaires occidentaux ne lui ont jamais fourni les moyens nécessaires à la mise en œuvre d’une véritable politique de défense ; par exemple, l’armée libanaise ne dispose d’aucune aviation militaire. Israël s’y oppose pour des raisons sécuritaires évidentes.

Aujourd’hui, le sud du Liban est redevenu un champ de bataille. Les méthodes de guerre employées, notamment les frappes israéliennes visant des infrastructures civiles, suscitent de vives inquiétudes et sont trop peu dénoncées par les puissances occidentales, qui se posent pourtant comme garantes du droit international. La situation est encore plus préoccupante qu’en 2006, en raison du silence occidental qui entoure cette guerre, largement éclipsée par le conflit opposant Israël et les États-Unis à l’Iran.

Au début de cette nouvelle guerre, le gouvernement libanais a interdit les activités militaires du Hezbollah. Cette semaine, l’ambassadeur iranien au Liban a été renvoyé du pays. Comment analysez-vous ces tensions entre le gouvernement et le Hezbollah ? Ces décisions ont-elles un impact ?

En temps de guerre, la voix de l’État libanais est encore moins audible. Parmi les déplacés – aujourd’hui plus d’un million – un constat revient avec insistance : « l’État libanais ne nous a pas protégés ». Cela pose la question des moyens alloués à l’armée libanaise, que j’ai évoquée plus tôt mais aussi de la posture adoptée par le gouvernement face à Israël.

Les relations entre l’État libanais et le Hezbollah apparaissent aujourd’hui particulièrement dégradées. En déclarant illégales ses activités militaires, le gouvernement a rompu l’essentiel des canaux de communication avec le mouvement chiite. Dès lors, ses marges de manœuvre pour influencer le mouvement sont très limitées, le dialogue subsiste essentiellement via sa branche politique et par le truchement du leader de Amal, Nabhi Berri.

Dans cette confrontation Hezbollah-Israël, l’État libanais se trouve marginalisé. L’armée libanaise a déserté le sud du Liban car une confrontation directe avec l’armée israélienne lui serait largement défavorable. Dans ce contexte, une partie de la population locale, dans le sud, soutient le Hezbollah dans la guerre, au nom d’une logique de résistance face à l’invasion.

Il faut noter que les objectifs israéliens sont peu réalistes. L’idée selon laquelle l’élimination des dirigeants suffirait à faire disparaître le Hezbollah pose question. Le Hezbollah s’appuie sur une base sociale et électorale importante – plus d’un million de personnes – notamment concentrée dans la banlieue sud de Beyrouth, qui compte à elle seule environ 750 000 habitants. Dans ce contexte, une solution strictement militaire apparaît illusoire. La stratégie israélienne pour imposer un traité de paix, qui est fondée sur l’utilisation de la force, est une impasse. Si l’horizon proposé est celui de la capitulation, la poursuite de la lutte armée peut apparaître, pour le Hezbollah, comme la seule option. Israël ne peut pas tout obtenir par la force, il lui manque une stratégie diplomatique.

Le Hezbollah semble être investi plus durement dans la bataille qu’à l’automne 2024. Est-ce parce que l’Iran est cette fois impliqué dans la guerre sur son propre territoire ?

En 2024, une forme de retenue prévalait effectivement dans les rangs du Hezbollah, fondée sur l’idée que le conflit ne relevait pas d’une menace existentielle, du moins pour l’Iran. Aujourd’hui, la perception a profondément évolué : il s’agit désormais d’un affrontement de nature existentielle, y compris pour le régime iranien. L’objectif final d’Israël est la disparition du Hezbollah – en tant qu’acteur à la fois politique et militaire – ainsi que celle du régime islamique iranien. Dans ce contexte, la nature même du conflit s’est transformée et pourrait en situation d’occupation conduire à des attentats.

Par ailleurs, durant la période d’accalmie entre les deux phases de guerre, Israël a maintenu une surveillance aérienne particulièrement intensive. Selon certaines estimations, près de 188 militants du Hezbollah ont été tués – contre environ 150 selon des chiffres libanais – soit, en moyenne, un combattant ciblé tous les deux jours, mais peu souvent des cadres. Cette pression constante a contraint le Hezbollah à adapter ses modes d’action.

La guerre actuelle ne ressemble plus à celle de 2024. Les combattants sont désormais contraints d’opérer de manière beaucoup plus discrète, évoluant probablement davantage en milieu souterrain. Par ailleurs, la structure organisationnelle a changé : la centralisation était encore partiellement effective en 2024 malgré la décapitation de la direction politico-militaire. Aujourd’hui, elle a laissé place à une organisation militaire plus décentralisée. La surveillance, notamment par drones, est permanente, rendant toute organisation centralisée particulièrement vulnérable.

Au sud du Liban, la bataille de Khiam revêt une importance stratégique particulière. Quelle place cette ville occupe dans l’affrontement entre le Hezbollah et Israël ?

La situation de Khiam présente un caractère paradoxal. À l’origine, la ville est multiconfessionnelle, à l’image du sud du Liban frontalier : on y trouve des communautés chrétiennes, sunnites, chiites, ainsi qu’une présence druze. Elle incarnait une forme de synthèse de cette région.

Dès 1978, lors de la première invasion israélienne du Liban, les supplétifs de l’Armée du Sud-Liban (soutenus par Israël) s’en prennent aux villages musulmans et à ceux accusés de collaborer avec les Palestiniens. Khiam est alors vidée de sa population, dans un contexte marqué par des violences et des massacres.

Lorsque la ville est progressivement repeuplée, ses habitants découvrent qu’une ancienne caserne d’origine française a été transformée en prison. Cette installation, utilisée par Israël, est alors devenue le lieu de détention illégal où étaient emprisonnés et torturés des opposants, principalement des Libanais chiites et des combattants pro-palestiniens. L’existence de cette prison était connue de longue date, mais elle a été pleinement révélée en 2000, lors du retrait des troupes israéliennes du sud du Liban. Des images marquantes ont alors émergé, montrant des détenus dans un état de profonde détresse.

Après le retrait israélien, le Hezbollah a transformé la prison en musée, en en faisant un lieu de mémoire. En 2006, Israël a bombardé le site, alors même qu’aucune présence militaire n’y était signalée. Pour certains, cette destruction s’inscrivait alors dans une volonté d’effacer un symbole associé à la période de l’occupation israélienne.

Au-delà de cette dimension mémorielle, Khiam occupe une position stratégique. La ville constitue un point d’accès vers la zone druze de l’est de la Bekaa, ainsi que vers des axes menant à des régions sunnites, notamment en direction de Chebaa – des espaces considérés comme moins favorables au Hezbollah. Ce positionnement fait de Khiam un carrefour clé à contrôler.

Cela contribue à expliquer l’intensité des affrontements autour de la ville. Durant la guerre de 2024, Khiam n’était pas directement occupée, mais ses abords ont été bombardés et sont devenus le théâtre de combats intenses entre le Hezbollah et Israël. Après le cessez-le-feu, les troupes israéliennes en ont profité pour avancer et s’emparer d’une partie de la localité. Les soldats israéliens se sont finalement retirés en février 2025.

Khiam revêt ainsi une portée symbolique forte pour la résistance armée libanaise et palestinienne, tout en demeurant un enjeu militaire majeur. Dans le contexte actuel, la ville pourrait subir des destructions considérables, sans parler de sa population qui n’a guère le choix de rester.