Neutralité du Liban : notre dossier spécial


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Introduction : La neutralité du Liban, options et formule adéquate – par Elias Masboungi (Trilogue News)

Trilogue News


La neutralité du Liban a été mille et une fois évoquée et invoquée depuis la proclamation de l’Etat du Grand Liban dont nous venons de célébrer le centenaire en présence du Président Emmanuel Macron.

Des pourparlers libano-israéliens sur la délimitation des frontières maritime et terrestre des deux pays –  engagés en 2020 annoncés par le président de l’Assemblée Nationale libanaise, M. Nabih Berri et pilotés par le Président de la République, le Général Michel Aoun et le gouvernement, conformément à la Constitution libanaise – pourraient marquer un grand pas vers la concrétisation de la neutralité du pays. De fait, une fois les frontières mutuellement reconnues, l’état de guerre et le statut de la résistance libanaise seraient dépassés et la neutralité libanaise pleinement légitimée.

Il ne resterait plus qu’à rechercher et à trouver la formule adéquate éventuellement inspirée par les modèles suisse et autrichien autrichien.   

Déjà en 1982, sous l’occupation israélienne dont l’armée encerclait Beyrouth-Ouest, une formule de neutralité avait été concoctée sous l’égide de Washington pour mettre un terme à la guerre civile libanaise où résistaient des milliers de Palestiniens lourdement armés. Après avoir abandonné leurs camps de la périphérie de la capitale.

La presse et l’opinion publique internationales s’étaient alarmées dénonçant l’encerclement d’une capitale arabe par l’armée israélienne.

Une première qui a incité les USA et d’autres pays amis du Liban rechercher une formule de neutralité qui mettrait un terme aux affrontements avec l’OLP et ses alliés et permettrait l’évacuation des Palestiniens qui s’est finalement effectuée, comme on le sait, sous la protection des « marines ».

A l’époque, le super-diplomate Philip Habib et un autre envoyé, Morris Draper, étaient délégués sur place et planchaient avec des personnalités libanaises sur un statut qui permettrait au Liban de retrouver la stabilité et la maintenir dans le tumulte du Moyen-Orient.

Toujours en 1982, la France et l’Egypte avaient dans un communiqué conjoint appelé à la neutralité du Liban.

Pour Me Roger Eddé qui préside actuellement le parti libanais « As Salam » (La Paix), la neutralité à l’autrichienne convient le mieux au Liban puisque cette formule lui laisse sa liberté de choix en matière de politique étrangère et d’alliances. Il avait été en 1982 le principal interlocuteur libanais des envoyés US et avait rencontré à l’époque le Chancelier autrichien Bruno Kreisky pour mieux étudier la formule de neutralité adoptée par Vienne.

Au niveau de la relation avec Israël, Me Eddé rappelle aujourd’hui que la frontière libano-israélienne –  que d’aucuns préfèrent appeler « la ligne de démarcation » – a été définie et reconnue par l’accord d’armistice signé par des représentants des deux pays et entériné par l’ONU en 1949. Et depuis, ajoute-t-il, c’est cette neutralité militaire consacrée par une situation de trève qui a inspiré toutes les résolutions du Conseil de Sécurité jusqu’en 2006, notamment la résolution 1701 et bien entendu les résolutions 425,520 et 1959.

Aujourd’hui, c’est encore, Israël qui provoque la mise sur le tapis de la neutralité du Liban, et la gravité de la situation dans ce pays. Apportant un argument de plus à ceux qui estiment que seule une « neutralité à la libanaise » pourra sauver le pays et le mener à bon port. A réaliser après une décentralisation bien adaptée. Sous peine de marginalisation à un moment où des pays du Golfe tentent de réaliser avec Israël ce que le Liban n’a pu leur apporter. C’est du moins ce qu’ils disent et font dire….

Avec Me Eddé, nous avons réuni dans ce dossier de précieux documents dont des déclarations et articles signés par des personnalités et journalistes connus sur la neutralité du Liban, sujet qui revient au premier plan avec l’adhésion et le soutien de patriarche maronite, Mgr Béchara Boutros Rahi.

Notre dossier sur la neutralité comprend des documents en français, arabe et anglais qui permettront de mieux connaître les diverses formules et de privilégier l’option libanaise adéquate.

Au sommaire : un article en langue arabe signé par le Dr Nabil Khalifé lors d’un entretien approfondi avec Roger Eddé, des extraits de «minutes » d’une conférence sur la neutralité du Liban intitulée « The Challenge of Lebanon » organisée à la Chambre des Représentants à Washington en mai  1982 (avec une intéressante intervention à la tribune de Me Eddé), une interview , toujours de Roger Eddé au « Baltimore Sun » en juillet 1982 et une analyse signée par le chercheur Claude Khoury »  parue à la même époque sur les pages de « Politique Internationale » et un commentaire pertinent du regretté Jacques Barrot, grande figure politique française.

Plus récemment Me Carol Saba, avocat et analyste politique franco-libanais vient compléter notre dossier en plaidant pour une neutralité « à la libanaise » du fait de la spécificité du pays du Cèdre.

Elias Masboungi, journaliste

Elias Masboungi
Journaliste depuis 1965.
Président, fondateur  de TRILOGUE F.E.O., responsable de la publication et rédacteur en chef bénévole de TRILOGUENEWS.COM.  Il a débuté sa carrière au Journal “Le Soir” à Beyrouth, ensuite comme rédacteur puis correspondant en France à Paris jusqu’à ce jour du journal libanais en langue française “L’Orient-le-Jour”, premier média national libanais.  Président de l’Association de la Presse Etrangère – APE en 2001 et 2002, co-fondateur du Centre de la Presse Etrangère (CAPE) puis Président d’honneur de l’APE depuis 2003.


Neutralité du Liban : le dossier complet


Les 100 pages du dossier “Neutralité du Liban” découpées en trois volets (2020 : actualisation permanente)

  • 1982 : le texte fondateur par Roger Eddé, suivi d’analyses et interviews de l’époque (FR/ENGL/ARAB)
  • 1982 : toute la presse de l’époque (extraits en ENGL)
  • 2020 : analyses, points de vue, réactions sur ce qu’est la neutralité du Liban en 2020 : Attention ce 3ème volet est en actualisation régulière

 


Neutralité au Liban : version complète en PDF à télécharger (10 octobre 2020)

Neutralité au Liban - le dossier en PDF


 

Neutralité au Liban : version complète à feuilleter en ligne (10 octobre 2020) 

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QUELQUES TEXTES COMPLETS (en français uniquement)


Le texte fondateur – par Roger Eddé

La neutralité du Liban par Roger EddéRoger Eddé est un homme politique et penseur libanais d’envergure internationale. Né le 21 aout 1941 à Eddé ( Byblos/Jbeil), Liban. Chrétien maronite. Études au Collèges Aintoura et La Sagesse, puis université Saint-Joseph, Diplômé en droit français et libanais, Avocat d’affaires international depuis 1963.

          • En 1976 Roger Eddé s’exile en France et aux États Unis suite à l’irruption de la Syrie au Liban. 
          • En 1982 il propose l’option révolutionnaire de « Liban Neutre » en réponse au déchaînement guerrier qui ravage son pays. 
          • En 1988, candidat naturel à l’élection présidentielle, il va refuser de participer à tout scrutin sous occupation syrienne.
          • En 1994 à Paris, il fonde le Congrès National Libanais qui réunit l’ensemble des forces politiques hostiles à l’occupation syrienne. Et notamment le Général Michel Aoun et Dory Chamoun.
          • En 2005, après l’assassinat du Premier Ministre Rafic Hariri, il participe à la Révolution des cèdres et s’associe au mouvement du 14 mars.
          • En 2006, en réaction à toutes les dérives partisanes et aux nouvelles menaces pour la paix, il fonde le Parti Assalam, ou Parti libanais de la paix.

1982 : Le texte fondateur « The challenge of Lebanon » ou La politique internationale pour sauver le Liban ou comment sauver le Liban des autres et des siens par Roger Eddé.

Le salut du Liban pose un problème double    

Situé au centre géographique des confits du Proche-Orient, le Liban est un pion sur l’échiquier des puissances locales. Comme un certain nombre d’Etats placés dans des régions-tampons, le Liban est ainsi à la merci d’évènements internationaux sur lesquels il ne peut pas, en fonction même de ses moyens, exercer une influence déterminante. On cherche à se le partager, comme on se partageait autrefois la Pologne, ou comme on avait songé plus récemment à se partager l’Autriche. C’est donc en premier lieu des autres que le Liban doit être sauvé : des Syriens et des Israéliens, et de leurs alliés respectifs.

Mais, simultanément, le problème libanais est aussi un problème intérieur. Rassemblement de dix-sept dénominations religieuses et d’une multitude de tendances politiques dont l’unité n’a été préservée que grâce au génie politique de son peuple, le Liban devient un pays dangereusement instable lorsque les pressions exercées de l’extérieur parviennent à influence et à manipuler ses dirigeants. C’est alors siens également que le Liban doit être sauvé.

Sauver le Liban des Autres 

La Syrie reste aujourd’hui un projet. Celui, d’abord, des administrateurs coloniaux Français qui, pour se faciliter la tâche, avaient voulu intégrer en une nation unie quatre Etats autonomes-Alaouite d’Alep, de Damas et n 1921 du Djebel Druze ; celui, ensuite des idéologues de la grande Syrie qui menacée de partition par les tendances autonomistes de populations à fortes identités, font rêver leurs masses d’une renaissance de la nation islamo-arabe des Omayades (639-750) dont ils seraient les maîtres.

Ces dix dernières années, les quelques dirigeants maronites libanais (tels Franjié, Gemayel et Chamoun) qui se sont disputés les faveurs du régime alaouite de la famille Assad n’ont pu  surmonter la complexité et la contradiction de ce projet. Négligeant l’idéologie nationaliste arabe du parti baassiste, ils ont cru trop facilement à la préoccupation séparatiste alaouite des hommes  au pouvoir à Damas qui, plus que jamais défiés par la majorité sunnite, pensaient se replier sur la région alaouite-chrétienne allant des frontières syro-libanaises aux frontières syro-turques. Ils ont ainsi espéré qu’un Liban dirigé par les minorités chrétiennes serait éventuellement l’allié naturel de l’Etat alaouite.

Mais en jouant eux aussi la carte syrienne, les Palestiniens et leurs alliés de la gauche libanaise ont, dans une certaine mesure, commis l’erreur  inverse. Trop attentifs au discours idéologique du Baas syrien, ils ont négligé les intérêts régionaux  et les considérations d’ordre interne qui régissent l’exercice du pouvoir absolu des Alaouites et du président Hafez El-Assad.

Courtisée d’un côté comme de l’autre, la Syrie s’est ainsi présentée en 1975-1976 comme l’arbitre d’une confrontation au Liban qu’elle a encouragée davantage en manipulant les deux protagonistes principaux ; notamment, les milices maronites du Front Libanais qui ont voulu, mais un peu tard, renverser l’Accord du Caire de 1969 en éliminant l’OLP (et, par la même occasion, ses alliés de la gauche libanaise) comme l’avait fait le roi Hussein quelques années plus tôt. Mais parallèlement, l’influence de la Syrie sur l’OLP a été d’autant plus destructrice qu’elle s’est exercée au travers de la « Saïka » et autres formations paramilitaires palestiniennes d’obédience syrienne, avec l’approbation des forces progressistes libanaises qui ont cru pouvoir compenser par la force des armes leur impuissance électorale.

Le jeu syrien s’est accompagné d’un jeu israélien comparable, conduisant ainsi ces deux Etats à poursuivre une stratégie de frères-ennemis qui vise à un contrôle de fait et par étapes du territoire libanais.

Longuement discuté dans les années cinquante, le projet israélien pour le Liban a visé à l’image d’israél, serait à prédominance confessionnelle. Placée dans la perspective israélienne-« dominatrice et sûre d’elle-même »-la formule libanaise de coexistence intercommunautaire dans le pluralisme démocratique constituait déjà, au lendemain de l’Armistice de 1949, un défi politique difficile.

Plus tard, un démantèlement de l’Etat libanais a été le cas à deux reprises ces quatre dernières années, que le Liban n’exerçant plus sa souveraineté, Israél se devait de le libérer de l’emprise palestinienne et de l’occupation syrienne afin de le rendre aux Libanais-ceux de son choix, évidemment et suivant des conditions politiques et territoriales à convenance israélienne enfin et de tout temps, le projet israélien au Liban a préconisé une révision des frontières définies par la Convention du 23 décembre 1920 et confirmées dans la Convention d’Armistice signée en 1949.En fait, Israël, qui n’a jamais toléré l’exploitation libanaise des eaux du Litania continué à aspirer à une expansion territoriale qui ferait du Liban-Sud une terre d’Israël.

L’implantation de l’OLP au Liban a donc servi de prétexte et de catalyseur à l’application des dessins mutuels et complémentaires de la Syrie et d’Israël.

Déjà, en 1969-1970, alors que les forces palestiniennes commençaient à s’installer au Liban avec un contingent armé d’à peine 200 hommes, il était possible d’en prévoir les conséquences. Pour éviter au Liban d’être enlisé dans le conflit israélo-arabe, l’armée libanaise aurait pu, à l’époque, se défaire facilement d’une présence militaire née des concessions abusives faites au Caire par le général Boustani, et à Beyrouth par un gouvernement libanais comprenant les partis phalangiste et chamouniste. Mais en dépit de l’opposition énergie du Bloc National Libanais, l’Accord du Caire avait rendu quasiment inévitable la confrontation entre l’organisation administrative et militaire de l’OLP d’une part, et la souveraineté libanaise d’autre part.

Expulsée de Jordanie en 1970, l’OLP s’était incrustée de plus en plus massivement au sein de la démocratie libanaise, au nom d’une cause dont l’énorme majorité du peuple libanais-Chrétiens et Musulmans- s’est toujours sentie totalement solidaire. Après la guerre de 1973, cette présence de l’OLP- un Etat Palestinien dans l’Etat libanais- avait été accélérée par une diplomatie américaine qui, en négligeant la frontière israélo-libanais, l’ouvrait aux ambitions syriennes et israéliennes aussi bien qu’aux besoins palestiniens, préparent ainsi sept années de calvaire et de tragédie.

Sauver le Liban des siens

En place, pour la plupart, depuis l’indépendance, les dirigeants politiques du Liban n’ont pas fait avancer la nation dans le sens de la déconfessionnalisation, de la justice sociale et de la démocratie. Bien au contraire, ils ont permis au pays de sombrer dans une immobilisme né d’une néo-féodalité politique qui n’a d’autre raison d’être que la conservation du pouvoir et le partage des privilèges. Dans un premier temps, une telle situation a été facilitée par la prospérité du pays qui, en multipliant les opportunités économiques, éloignait les nouvelles générations de l’action politique. Cette mise à distance a été également encouragée par une ingérence du Deuxième Bureau de l’armée- un genre de « Savak » libanais- dans la vie politique du pays depuis 1959 jusqu’à l’élection présidentielle de 1970 (centrée sur le thème de libération de la démocratie  libanaise de la corruption et des abus politiques de la dite organisation).

Plus tard, le renouveau national annoncé par l’indignation populaire exprimée aux élections de 1970,a été contrecarré par le jeu des factions paramilitaires. Issues de la faiblesse du gouvernement central, celles-ci ont naturellement cherché à en empêcher un renforcement qui leur aurait coûté leurs privilèges, et leurs revenus de mercenaires.

Parmi les agissements de ces factions, la volonté  phalangiste d’exercer un pouvoir absolu s’est particulièrement manifestée. Fondé par Pierre Gemayel en 1936 sur le modèle fasciste de l’époque, le parti phalangiste a toujours compté sur une milice soigneusement disciplinée et illicitement armée. Bien que bâtie autour du slogan révélateur « Lubnana Lana » (littéralement « le Liban est à nous »), leur représentation parlementaire est néanmoins restée marginale.

C’est dans une perspective qu’il faut suivre ces dix dernières années la collaboration des Phalangistes avec l’OLP, en 1969 (concrétisée par la ratification de l’Accord du Caire) avec la Syrie ensuite (pour affronter l’alliance palestino-progressiste en 1975-1976) et avec Israël, enfin, pour affronter l’OLP. Le but de ces Phalangistes : mettre la main sur le Liban ou sur ce qui en restait (c’est-à-dire sur un Liban éventuellement réduit mais dominé par les Maronites, eux-mêmes représentés par un parti phalangistes unique qui exercerait un pouvoir absolu en intégrant l’armée libanaise – soigneusement épurée – dans les milices du parti, ou vice-versa)

Après des années d’une brutalité qui n’a épargné ni les Musulmans (Libanais ou Palestiniens) ni les Maronites eux-mêmes, les milices phalangistes aspirèrent alors à résoudre – avec l’aide d’Israël et, par ricochet, celle des Etats-Units – la question libanaise au travers d’une répression et d’un alignement qui portaient en eux les germes de la guerre civile et d’un mortel isolement économico-politique.

Les précédents historiques d’un Liban déchiré par de telles manœuvres ne sont que trop nombreux. Il en a été ainsi de 1840 à1860 lorsque l’émir du Mont-Liban, Béchir II, ambitieux et cruel, s’était allié à Mohamed Ali d’Egypte, lui-même soutenu par la France contre l’alliance anglo-ottomane, afin de mener une entreprise de répression et de désarmement des Druzes, en 1838.

Vingt ans de guerre civile faite de massacres et contre-massacre entre Maronites (soutenus par les Chiites) et Druzes (soutenus par les Ottomans et parfois les Grecs-Orthodoxes) s’ensuivirent.

Plus près de nous, en 1956, c’est avec l’aide du parti phalangiste (pour la première fois représenté à la Chambre par trois députés) que le président Camille Chamoun avait manipulés les lois électorales afin d’assurer l’exclusion du Parlement des dirigeants les plus prestigieux des communautés musulmanes. En même temps, Chamoun avait voulu renforcer ce nouvel ordre politique en cherchant à s’aligner avec les pays du Pacte de baghdad- destiné à endiguer le courant nationaliste de libération arabe inspiré alors par la révolution égyptienne dont l’écho commençait à se faire entendre des populations musulmanes libanaises.

Les résultats de ces manœuvres sont connus. L’union syro – égyptienne permit aux services spéciaux de l’armée syrienne de profiter de l’humiliation des communautés musulmanes libanaises pour encourager et faciliter une guerre civile qui ne prit fin qu’avec l’expiration du Mandat Chamoun (1958) et l’arrivée des forces Amériques de la Sixième – un débarquement qui, recherché par le gouvernement libanais en tant que force de la paix, eut lieu surtout en fonction de la révolution irakienne qui menaçait l’approvisionnement de l’Occident en pétrole.

Après la guerre israélo-arabe, en 1973, alors même que Henry Kissinger initiait le désengagement israélien des territoires égyptien et syrien, des milices privées étaient organisées par les Phalangistes et leurs alliés avec l’appui du président Suleiman Franjié. Plus tard, en 1975, une coalition des trois dirigeants chrétiens- Franjié, Chamoun et Gemayel – engageait un combat militaire avec l’OLP. Pendant deux années de lutte acharnée, et en dépit des efforts entrepris pour convaincre chacune des communautés libanaises (chrétienne et musulmane) que l’objectif de ses refusées à participer à un conflit dont elle ne voulait pas.

Que les Chrétiens aient fait du nationalisme libanais le fondement d’un tel refus de la violence n’est pas surprenant. En minorité dans la région, ils ont toujours considéré un Liban indépendant comme un refuge et un abri sans lequel ils ne peuvent pas survivre et prospérer. Mais du côté des communautés musulmanes également, l’expérience d’une occupation militaire des Syriens et des Palestiniens dans leurs villes et villages les a conduits à accepter une identité nationale libanaise avec une ferveur qui, pour la première fois peut-être dans l’histoire du Liban, peut bien avoir été plus intense que celle des chrétiens. Aussi, en 1981-1982, à la veille d’une invasion israélienne qui s’annonçaient de plus en plus probable et de plus en plus sanglante, les musulmans libanais rejoignaient-ils les Chrétiens libanais dans un effort national destiné à regagner, avant qu’il ne soit trop tard, la souveraineté et l’indépendance de la nation libanaise vis-à-vis des groupes non libanais qui s’y étaient installés.    

Pour le Liban, une politique étranger qui recherche la sécurité des siens au travers d’alliances avec les autres aboutit aux résultats inverses. Comme nous l’avons vu en retraçant brièvement les évènements de 1840-1860, 1958 et 1975-1976, l’alignement et les alliances accentuent les divisions et affectent  l’équilibre constitutionnel des forces politiques et civiles libanaises.

Fort d’une Constitution rédigée en 1926, le Liban s’est développé comme un modèle de démocratie dans le monde arabe : le seul pays à tenir des élections régulièrement, à tolérer le pluralisme des partis politiques, à assurer le changement gouvernemental dans l’ordre constitutionnel et à permettre la croissance économique dans l’esprit de la libre entreprise.

Les manipulations destabilisatrices exercées de l’extérieur ces dernières années ont évidemment affaibli l’image et la performance du Liban. Comment aurait-il pu en être autrement ? Ceux qui ont assuré depuis juin 1976 l’échec dramatique du président Sarkis (élu sur la base d’un compromis syro israélien orchestré par l’intermédiaire des Etats-Unis) sont les mêmes qui, aujourd’hui, se plaignent de la faiblesse du gouvernement central libanais dans le seul but d’appliquer leurs solutions à un pays qu’ils décrivent, en dépit de son histoire, comme ingouvernable.

En fait, l’élément peut-être le plus surprenant et, sans doute le plus encourageant- du calvaire de ces sept dernières années a été la consolidation de la nation libanaise. Soumises aux arbitraires des forces d’occupation multiples, toutes les communautés libanaises se sont unies pour former un nouveau consensus national. Si l’occupation a ainsi permis une nouvelle unité populaire dans des conditions de sécurité territoriale et de souveraineté nationale ne peut alors se trouver qu’au travers de la neutralité.

Ce n’est pas là une solution nouvelle dans l’Histoire. Avec l’accord des puissances intéressées, les Etats faibles situés dans des régions stratégiques vitales ont souvent recherché un tel statut pour garantir leur salut. La neutralité permanente du Liban n’est alors pas seulement le reflet d’un choix mais le résultat d’un besoin national ancré dans l’histoire multi-confessionnelle du pays tout comme dans la nature de son économie de services. Mais même considérée comme un choix mais international ou politique, une neutralité de jure pour le Liban ne fait que confirmer une neutralité de facto effective depuis la guerre israélo-arabe de 1948 :en respectant scrupuleusement les termes de la Convention d’Armistice de 1949, en s’abstenant de toute participation dans les guerres de 1956, 1967 et 1973, et en se refusant à répondre aux provocations militaires israéliennes (y compris les invasions de 1978 et 1982),le Liban a poursuivi une politique de neutralité dont il est en droit de rechercher maintenant une reconnaissance internationale :

  1. Le départ de toutes les forces militaires étrangères installées au Liban. Après le départ des forces palestiniennes, seul un retrait mutuel des deux armées d’occupation peut garantir la sécurité réciproque de la Syrie et d’Israël, tout en mettant fin à la fiction selon laquelle l’une est au Liban pour protéger ce pays de l’autre. Du point de  vue de la sécurité d’Israël : un Liban neutre éliminerait tout prétexte à une nouvelle intervention israélienne qui, parce qu’elle risquerait de ne pas être limitée cette fois au territoire libanais, menacerait l’intégrité et l’unité nationale de la Syrie. Et du point de vue de la sécurité des centaines de milliers de Palestiniens vivant encore au Liban , un Liban neutre permettant la protection contre toute persécution militaire et la satisfaction de leurs besoins économiques et humaines en attendant la satisfaction de leurs aspirations nationales légitimes.
  2. L’assurance de la non-ingérence de l’une ou de l’autre des puissances régionales dans la vie politique libanaise (au travers de leurs milices respectives et autres formations paramilitaires alliées ou à leur solde) est également requise. Mettre le processus démocratique libanais à l’abri de ces pressions permettrait enfin de dégager les véritables représentants d’un Liban nouveau (au sang politique renouvelé et épuré de leaders corrompus et archaïques) qui servirait d’exemple de cohabitation œcuménique à tout le Proche-Orient.
  3. La diplomatie américaine a prouvé qu’elle détenait le monopole du processus de paix israélo-arabe, et cela depuis les pole les négociations de désengagement qui ont suivi la guerre de 1973, en passant par les accords de Camp David et le plan Habib au Liban. Cette diplomatie s’arme du bâton israélien pour offrir la carotte de ce qu’on est convenu d’appeler la soutien à la déclaration de neutralité permanente du Liban proposée par le gouvernement libanais à la communauté internationale et acceptée par les Nations Unies, Ligue Arabe et de ce fait même par les puissances planétaires et régionales concernées.
  4. Les forces multinationales pourraient jouer un jouer un double rôle :
    • Premièrement, assister l’Etat libanais dans l’œuvre délicate de rétablissement de la paix intérieure et notamment le désarmement de toute formation paramilitaire ou de tout individu portant illicitement les armes. Dans un Liban épuisé et révolté par la violence, les pouvoirs publics légitimes doivent avoir le monopole des armes pour assurer un ordre civil s’imposant à toutes les communautés qui constituent la nation libanaise. Au fond, la coexistence des communautés libanaises maronite, sunnite, chiite, grecque orthodoxe, druze, grecque catholique, arménienne et autre ne peut être maintenue par la force armée – même libanaise et bien intentionnée – à moins qu’elle ne bénéficie totalement de la peine crédibilité que seule peut lui procurer la véritable légitimité de l’adhésion, celle qui transcende les querelles en se plaçant au service de l’équité, sans discrimination, ni arrière- pensées.
    • Deuxièmement, veiller à la neutralité absolue des zones frontières libano israélienne et libano syrienne qui sont considérés comme zones vitales de sécurité autant pour le Liban que pour ses voisins belligérants. Les dites zones seraient éventuellement démilitarisées, totalement ou partiellement ; seules des forces multinationales s’y installeraient, acceptables autant par le Liban que par les gouvernements respectifs d’Israël et de la Syrie.

Sauver le Liban pour les autres

C’est en se sauvant des siens et des autres qu’un Liban neutre permettrait également de sauver non seulement les siens mais également les autres. Uni et souverain mais neutre, le Liban pourra retrouver des traditions historiques imposées par des circonstances géographiques dont les limites ont dû être incessamment composées par des ambitions et un rayonnement toujours plus larges : une terre de rencontre dans la tolérance et de coexistence dans l’unité entre différentes communautés religieuses et ethniques ; un dynamisme qui conduit à l’abondance et facilite l’exploitation du potentiel économique et humain infini de toute la région du Proche- Orient ; et un intermédiaire culturel unique entre l’Orient et l’Occident.

Dans le cadre des pays qui l’entourent, un Liban neutre n’en sera pas moins solidaire, par vocation et par choix, du monde arabe sur le plan idéologique, humain et économique. Le Liban et l’ensemble des pays arabes sont voués par la géographie, la culture et l’histoire à un avenir commun. Couper ces liens affecterait dramatiquement le caractère du peuple libanais autant que vitalité de l’économie libanaise, plaçant ainsi le Liban à la merci d’une assistance extérieure qui laisserait le pays moins indépendant et moins viable.

De même, le Liban  neutre serait associé au monde arabe dans la défense de ses causes les plus sacrées, dont celle des droits légitimes du peuple palestinien.

Autrement dit, la seule limite à l’engagement arabe d’un Liban neutre consisterait dans la stricte observation de la neutralité entre belligérants : non-participation à tout acte favorable ou hostile à l’un des adversaires, et interdiction d’accès du territoire libanais à toute armée ou toute formation paramilitaire relevant directement ou indirectement de l’un ou de l’autre des protagonistes.

Au-delà du monde arabe, ni l’établissement d’un protectorat israélien au Liban ni la promotion d’une partition du Liban ne pourraient créer les conditions de sécurité recherchées par ceux–là mêmes qui, en Israël, en Syrie ou ailleurs, préconisent l’une ou l’autre de ces voies tragiques. Au lieu de chercher à imposer sa paix au Liban, le tandem Begin Sharon doit laisser aux Libanais le temps nécessaire au rétablissement de la paix intérieure dans la concorde nationale. Un pouvoir qui repose sur la seule force des armes et sur le seul soutien de minoritaires revanchards est un pouvoir dangereusement fragile.

Le Liban saigne de toute part, ses infrastructures sont détruites, ses institutions éclatées, ses traditions en désuétude ; il a besoin de se retrouver d’abord pour pouvoir redéfinir ensuite une politique régionale crédible, responsable et souveraine.

Israël doit s’estimer satisfait de la paix au Liban et de la neutralisation de ses frontières avec ce pays, jusqu’au jour où  un Liban rétabli, fort de son unité nationale, d’une démocratie revitalisée et assainie, et soutenu par ses alliés naturels du monde arabe, pourra conclure une paix qui ne l’isolera pas de son environnement économique et culturel et qui, pour Israël, sera une paix réelle.

En attendant, la déclaration de la neutralité permanente doit suffire à Israël  pour se retirer de l’intégralité du territoire libanais.

Quant à l’option d’une partition, elle est encore plus dangereuse que celle du protectorat. Une telle partition supposerait en effet la création d’un Etat à prédominance chrétienne et d’un autre à prédominance islamo palestinienne, contre la volonté de la quasi-unanimité des uns et des autres. L’Islam libanais a montré, dans les pires conditions de domination paramilitaire de l’OLP et en dépit de son abandon par ses coreligionnaires arabes, qu’il n’était point disposé à laisser s’implanter quelque pouvoir palestinien que ce soit dans les régions où il se trouve. Les confrontations militaires entres formations musulmanes chiites et sunnites d’une part, et certaines forces de l’OLP d’autre part, qui se sont multipliées ces dix-huit derniers mois ont, de ce point de vue , particulièrement significatives.

Avec la constitution au Liban d’un tel mini-Etat islamo palestinien, Israël se trouverait affronté à une entité hostile qu’aucun élément modérateur ne pourrait contenir avec, comme seule compensation, un autre mini-Etat à prédominance chrétienne dont nous avons déjà discuté les insuffisances.

En bref, l’une ou l’autre de ces fausses options plongeait le Liban dans une guerre civile intercommunautaire qui risquerait de s’étendre rapidement aux pays voisins au travers d’un processus de violence probablement incontrôlable.

Se présentant comme un Français à la recherche de sa conscience nationale après les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale, Jules Romains avait voulu retrouver ces « hommes  de bonne volonté » de la génération précédente parmi ceux qui « dans un éclair de lucidité et d’impartialité » auraient enfin compris « les erreurs qu’ils avaient faites et les méfaits qu’ils avaient permis de s’enraciner. »

C’est au travers de ce « supplément de conscience », pour employer la phrase de Bergson, qu’Albert Camus avait découvert dans les années de résistance à l’occupation allemande la détermination du peuple français de «  revire le cours de toute son histoire », car – avait-il ajouté plus tard- « nous tous, parmi les ruines, préparons une renaissance ».

De même, le Liban, aujourd’hui, peut trouver au terme de la période la plus difficile et la plus meurtrière de son histoire l’occasion de relever victorieusement le défi de l’avenir. Enrichi à l’infini par un passé qui a vu ses rivages traversé, depuis l’ancienne Phénicie, par les civilisations les plus glorieuses de leur temps. Le Liban se doit, et doit aux autres, de préparer sa renaissance. Son succès contribue à la consolidation au Proche-Orient d’un environnement propice à la coexistence des trois grandes religions : le Judaïsme, l’Islam et le Christianisme.

Mais son échec serait également celui de toute la région qui borde la Méditerranée, une région menacée par des conflits multiples qui, d’escalade en escalade, prennent de plus en plus l’allure de croisades religieuses. De la dynamique effarante de la guerre irako iranienne aux ressentiments crées par les guerres israélo-arabes, il est grand temps que la conscience internationale fasse enfin entendre son refus. 


La neutralité du Liban par Maître Carol SABA

Quelle neutralité “sui generis” pour le Liban ? – par Maître Carol SABA, Avocat à la Cour au Barreau de Paris

Deux termes sont dans le monde arabe,….

….en grande partie, galvaudés, abaissés voir même dégradés, à bon escient, illustration même de la dépréciation démocratique de la gouvernance politique arabe.  La « laïcité » en premier, qui est associée à l’athéisme déicide dans un monde nourri de beaucoup de religiosité et de peu de spiritualité. Puis, la «neutralité » qui est associée à une forme de désengagement coupable voir même de lâcheté, dans une société qui se gargarise de discours politiques enflammés mais sans portée réelle. Il y a des peuples qui, justement, en raison de leur histoire douloureuse et tourmentée, acquièrent et développent sur la durée, une intelligence des situations qui leur permet toujours de retomber sur leurs pattes. Ils cultivent un charisme de « médiation » qui leur permet d’être « médiateur » de conflits qui nécessitent de dresser des ponts entre les acteurs, à la place des murs. La neutralité à la libanaise peut être l’expression d’une telle intelligence. Si, d’évidence, la laïcité n’est point synonyme de déicide, la neutralité n’est point non plus synonyme de passivité ni de lâcheté mais d’engagement. Une neutralité « intelligente » est « médiatrice » et peut apporter beaucoup plus qu’une armée sur un espace de guerre. C’est un peu le charisme de ceux que la psychologie stratégique anglo-saxonne désigne comme étant des « Facilitateurs ». Le présent article n’a pas d’ambition de décortiquer le concept de neutralité et de mesurer sa faisabilité au Liban. Nombreuses sont les considérations qui pourraient fonder une « neutralité à la libanaise » qui reste, à ce stade, disons-le, encore « hypothétique ». L’étude de ces facteurs (psychologiques, juridiques, socio-politiques, géopolitiques et géostratégiques) nécessiterait une étude plus élaborée, en cours de préparation.

Le présent article tente de « contextualiser» la problématique si délicate et si sensible de la neutralité au Liban. Il cherche à dégager quelques considérations méthodologiques qui doivent s’inviter dans la réflexion afin qu’elle puisse être, dans la mesure du possible, objective et utile, et surtout, dépolluée de toute instrumentalisation de la neutralité par ses détracteurs e/ou ses défenseurs. Polariser le débat sur la neutralité n’est pas sans risque. Il convient d’installer le débat sans polarisation dans un espace « circulaire » qui invite tout le monde, avec sensibilité, doigté et objectivité, à la table du débat sans à priori. La forme est en l’espèce, aussi importante que le fond. Il y a parfois des défenses obstinées et précipitées qui nuisent davantage à un bon dossier qu’une offensive frontale de l’adversaire. Sortir de la polarisation est un préalable nécessaire.

Neutralité ! Que d’excès et d’outrages sont commis en ton nom !

Quelle réalité se cache derrière ce mot chargé, et qui surcharge l’actualité libanaise ? Une perspective salutaire pour le vivre ensemble et la gouvernance de la diversité au Liban ? Les prémices d’une nouvelle fracture libanaise ? Un débat national serein serait-il possible aujourd’hui dans le contexte explosif et dépressif qui marque le Liban, pour transcender les illusions d’optique et dépolluer les oppositions doctrinaires sur ce thème, dans le seul intérêt de l’Etat du Grand Liban, désormais centenaire ? Seul l’avenir le dira.

Le débat sur la neutralité qui est un concept de droit international public, a été récemment introduit par le Patriarche maronite sur la scène politique nationale, d’une manière sinon intrusive du moins insistante. Ce qui ne manque pas de provoquer des réactions passionnées et passionnelles, d’hostilité ou de soutien. Insistante l’incursion du Patriarche qui y revient, semaine après semaine, dans ses sermons, avec à chaque fois une litanie égrainant les bienfaits d’une neutralité qu’il appelle de ses vœux, qu’il présente comme la solution vitale, la dernière planche de salut d’un Liban perdu en haute mer.

Mais l’introduction de ce débat intervient, il faut le dire, à un moment crucial de la vie politique du Liban où le pays des Cèdres est appelé à faire face à des risques multiformes qui menacent l’ensemble de l’édifice libanais d’effondrement. On ne peut avancer sereinement sur un sujet aussi délicat, compliqué et sensible sans une certaine contextualisation objective de la neutralité à la libanaise, en lien avec la vocation du paradigme libanais d’hier, d’aujourd’hui et de demain, qui permet de prendre conscience des contraintes et des écueils, et des facteurs facilitateurs.

Il ne faut pas oublier que nos contraintes sont celles (1) d’un Etat ayant une position géopolitique compliquée, centrale et convoitée, celle de « carrefour » et d’une « route de passage », un lieu de passage et de brassage, (2) d’un Etat entouré de puissances régionales qui le menacent depuis tout temps, (3) d’un Etat traversé depuis un siècle au moins (voir même, depuis tout temps) par des influences contradictoires diverses, internes et externes, et par des intérêts souvent divergents qui leurs sont associés, (4) d’un Etat « refuge » composé d’une grande diversité de minorités socio-culturelles et religieuses qui sont venues s’y installées souvent sous la contrainte mais qui depuis, se sont implantées sur ces terres et ont enfoncé leurs racines.

Parler des contraintes qui découlent de la géographie et de l’histoire, est nécessaire pour définir les « données fixes » de la problématique avec lesquelles et à partir desquelles la réflexion doit avancer.

Mais il convient aussi, et surtout, de parler des « données variables » qui changent en fonction des époques et des évolutions et qui pourraient venir faciliter et/ou compliquer le débat sur la neutralité. Cette « contextualisation » des forces et faiblesses du vécu actuel libanais et sa mise en relation avec les expériences du passé, permettra alors de porter un regard critique et analytique sur ce qui pourrait fonder, aujourd’hui davantage que dans le passé, cette neutralité à la libanaise.

La nécessaire prise en compte du Momentum Libanais compliqué

Le Liban et les libanais paient aujourd’hui le prix de plusieurs décennies de compromis qui se sont avérés être des compromissions. Ce serait manquer de compassion et d’empathie aujourd’hui à l’égard des libanais, notamment au vu des douleurs du moment, que de leur rappeler la morale de la Fable de La Fontaine, « La cigale et la fourmi ». « Que faisiez-vous au temps chaud ? Dit-elle à cette emprunteuse. Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. Vous chantiez ? J’en suis fort aise : Eh bien ! dansez maintenant ! ». Les libanais, et j’en fais partie, font aujourd’hui les frais de l’accumulation, décades après décades, de politiques irresponsables et de nombreuses dérives structurellement nocives. Ils ont laissé faire sans contrôle ni sanction, jusqu’au point paroxysmique de se voir déposséder de leur épargne, sans le sentir venir. Les politiques avides de pouvoir et d’argent qu’ils ont élus et qu’ils ont bien gardés voire même protégés au chaud dans les palais de la République, leurs disent aujourd’hui : « Eh bien ! dansez maintenant ! ». En guise de danse, c’est à un tourbillon sans fin auquel nous avons été invités.

Le point culminant de ce paroxysme fiévreux, a été, cet été, l’avènement de l’innommable ! L’explosion hydrogénique du 4 août 2020, d’une violence inégalée, a non seulement dévasté la belle et traditionnelle ville de Beyrouth mais a touché aussi, au plus profond de leur être, les libanais, noircissant tous les recoins de leur âme meurtrie, où trône désormais un traumatisme intériorisé et une colère bien enfouie qui ne demandent qu’à s’exprimer et exploser.

Il ne serait pas inutile ni inopportun de rappeler les grandes lignes de ce MOMENTUM libanais, complexe et compliqué, sous haute tension, qui menace le plurimillénaire pays des Cèdres, de fragmentation et d’effritement. Je les aligne l’un après l’autre, comme un mauvais bouquet garni. La désorganisation accrue de tous les circuits de la gouvernance d’un Etat de droit et le non-respect persistant de la Constitution. La colonisation de « l’Etat de droit » par « l’Etat milicien » qui fait que, depuis les accords de TAEF en 1989, plutôt que de diluer la logique « milicienne » dans la logique « civique et citoyenne » de l’Etat de droit, c’est l’inverse qui s’est produit.

C’est la « milice » qui a pris le dessus sur « l’Etat » dans l’administration publique et dans la vie politique. La dépendance accrue du système judiciaire aux politiques, partisans, sectaires et corrompus, et les écueils répétés qui empêchent d’assoir sur des bases modernes, justes et transparentes, une vraie indépendance de la justice, gage et garantie d’un véritable Etat de droit. La gangrène de la corruption d’Etat qui se généralise à tous les étages de notre vie nationale et qui passe, entre autres, aussi, par une corruption « organisée », une corruption « en col blanc », une corruption « d’influence ». Le népotisme et le clientélisme qu’une classe politique, inamovible, avide de pouvoir et d’argent, normalise sans vergogne. La désorientation presque irréversible du « sens politique national » au profit des logiques politiques communautaristes qui instrumentalisent les peurs pour servir les intérêts sectaires et partisans, et qui creusent le tombeau du Liban. Les dérives de la dépendance accrue de la classe politique aux puissances étrangères, de l’Est et/ou de l’Ouest. La logique de la « terreur » qui s’établi et menace tous les droits fondamentaux et les libertés essentielles, conséquence logique de la « militarisation » illégale qui, non seulement détruit le sentiment de « sécurité » chez tous les citoyens, mais aussi fait abattre la logique de l’Etat démocratique qui, seul, doit avoir le monopole de la « violence légitime ». La crise de confiance sans précèdent qui creuse un gouffre entre la classe politique libanaise et le peuple, toute tendance confondue, expression d’un divorce inopérant qui n’aboutit à rien de positif, ni dans un sens ni dans l’autre, et qui bloque à tous les étages, la République.

La double impasse d’un pouvoir qui a perdu toute légitimité, mais qui reste encore aux manettes avec une grande passivité coupable, voir meurtrière, et d’une révolution qui est traversée par des égos et des courants politiques contradictoires, qui a réussi à secouer ce pouvoir sans pour autant le déboulonner, ou entamer sa capacité de nuisance. L’effondrement successif des secteurs bancaires, socio éducatifs et universitaires, touristiques et hospitaliers, qui ont été les belles citadelles de la réussite libanaise et les piliers qui ont fait la gloire d’antan du Liban. Enfin, il ne manquait plus que l’explosion de type hydrogénique qui a ravagé la ville de Beyrouth pour dresser un voile apocalyptique sur l’ensemble du Liban et de sa capitale, ville lumière de l’Orient.

Le Liban vit ainsi une « descente aux enfers » accélérée qui emporte tout sur son chemin, espoirs et convictions, gloire d’antan et promesses de salut. Les libanais assistent, impuissants, à la propagation d’un feu incendiaire que personne n’arrive à éteindre. Traumatisés et dégoûtés, ils ont l’impression d’être « captifs » au vrai sens du terme, d’un présent qui n’a plus d’avenir, d’un quotidien qui est sans espérance, d’une vie sans perspective.

A entendre les discours des uns et des autres, ce qui unit les libanais aujourd’hui, surtout à l’aune des traumatismes de l’explosion hydrogénique du 4 août 2020, c’est l’existence d’une vraie « boule au ventre », celle de la crainte d’un quotidien qui est devenu excessivement pesant et compliqué, celle d’un avenir incertain en raison de l’effondrement de l’édifice étatique et sociétal, et celle d’une insécurité croissante, en raison des dangers de vivre sur une poudrière qui peut à n’importe quel moment exploser. Le point culminant a été l’espérance suscitée par l’initiative française, saluée par tous pour sa solidarité et sa compassion avec les drames libanais, mais qui malheureusement n’a pas fait long feu. L’avidité des politiciens libanais a fait son affaire. Plus rien ne semble pouvoir arrêter cette descente aux enfers !

Le débat sur la neutralité, un superflu pourtant vital

Dans ce contexte national dramatique et assombri, où la résilience libanaise traditionnelle semble marquer le pas, le débat sur la neutralité qui s’enflamme, ici et là, avec de forts accents journalistiques qui manquent de rigueur, ne semble pas être la priorité des préoccupations des libanais. Il risque en l’absence d’élites suffisamment éclairées et désintéressées, capables de le porter à la bonne mesure de l’enjeu stratégique qui est le sien, de sombrer dans les prises de positions politiciennes, passionnelles et passionnées, celles qui cherchent non pas à dégager une perspective utile pour le Liban mais à faire le jeu de l’instrumentalisation de ce débat à des fins politiques.

Et pourtant, au-delà de la dureté du quotidien libanais actuel et de ses méfaits, ce débat, comme celui du débat, encore à venir, sur la laïcité « contextualisée » au vécu libanais, est vital pour le Liban. Il nécessite cependant une plus grande sérénité de la part de ses promoteurs afin de ne pas polarisé le débat au risque de biaiser la réflexion et la diluer dans des oppositions stériles. La réflexion doit être objective et utile, pour faire émerger avec méthode et « intelligence des situations », des logiques de « concordance » nationale qui peuvent se traduire dans des plans d’action salutaires pour le pays.

Neutralité « du » Liban ou Neutralité « au » Liban ?

En parlant de la neutralité, une question essentielle qui n’est pas dénuée de sens, s’impose en préliminaire à toute réflexion. S’agit-il en l’espèce de la neutralité “du” Liban ou de la neutralité “au” Liban ? La nuance n’est pas que sémantique. Elle est, ici, essentielle aussi.

Il est légitime en effet de s’interroger si la neutralité est “constitutive” de l’être essentiel, civilisationnel, constitutionnel et géopolitique du Liban ? Est-ce une donnée géostratégique qui fait partie “intégrante” de son essence nationale et des gênes de son pacte socio-politique ? Ou, bien, elle n’est qu’un “projet politique” superfétatoire, qui manquerait jusqu’alors de consensus, qui est encore à débattre et à construire, et qui pourrait être selon certains, une voie (voir l’unique voie) pour sauver le “vivre ensemble” au Liban ?

Une neutralité constitutive de l’être libanais dans l’histoire ?

Parler de la neutralité n’implique pas uniquement le maniement de concept juridique du droit international public. Il s’agit avant tout de dispositions de l’esprit d’une nation. Est-ce donc une forme d’intelligence qui aurait été développée au cours de l’histoire du Liban pour savoir, comme l’écrivait avec brio, Michel CHIHA, comment « canaliser le torrent d’où qu’il vienne, si nous ne voulons pas qu’il nous emporte » ?

Dans son introduction à une conférence intitulée le « LIBAN AUJOURD’HUI », donnée en 1942 au Cercle de la Jeunesse catholique de Beyrouth, le père de la Constitution libanaise, Michel CHIHA, mis le doigt sur ce charisme en faisant une « tentative de regroupement et de synthèse historique » du Liban, et en présentant l’effort ainsi entrepris « pour constater ce que nous sommes, pour l’expliquer aussi, par ce que nous fûmes sans doute, mais surtout par la nature des choses ».

CHIHA, un intellectuel d’une grande culture socio-politique et historique, a mis ainsi en exergue la position « géographique » (aujourd’hui on dirait, géopolitique) du Liban et a mis le doigt sur ce qu’elle implique pour lui en termes de charisme d’intelligence, de positionnement et de médiation, des charismes nécessaires pour développer des formes de neutralités actives, utiles et intelligentes, pas seulement pour le Liban, mais aussi pour servir sa vocation universelle dans le monde. « La situation géographique très enviée et très périlleuse (suivant le point de vue) qui est le nôtre, écrivait CHIHA, ne nous permet pas d’espérer mieux que cette stabilité-là, en subordonnant d’ailleurs son existence même à la fermeté de notre âme et de notre volonté, à l’action de notre intelligence. Nous avons vécu, nous sommes condamnées à vivre dangereusement. Il faudra toujours que nous endiguions ou que nous canalisions le torrent, d’où qu’il vienne, si nous ne voulons pas qu’il nous emporte ». Il s’agit là de tout un programme pour le charisme d’une neutralité active professant et développant une vive intelligence des situations !

La neutralité n’est pas sans lien direct avec la géographie politique d’un espace

Plus loin, il revient dans sa conférence, de nouveau, sur la caractéristique géographique du Liban et son impact sur sa géographie mentale en dégageant, là aussi, des traits qui servent de fondements pour un charisme de neutralité active, utile pour le Liban et, bien au-delà. « Considérant la situation géographique du Liban, écrivait-il, remarquons que, placés au point de jonction de trois continents, nous sommes évidemment une tête de pont idéale, mais aussi un des observatoires du monde ». « Tête de pont idéale » et « observatoire du monde ». Là aussi, tout un programme !

Le Liban comme « axe » central, une position clé, une route, un carrefour, un lieu de passage !

Encore plus loin, il développe la thèse du Liban comme « axe » central qui relie différents espaces, et donc forcément, un axe de synthèse entre les courants centrifuges et centripètes de ces espaces différents. « Dans une hélice à trois branches, qui seraient l’Afrique, l’Asie et l’Europe, nous figurerions assez bien dans l’emplacement de l’axe. Nous occupons ce qu’on peut appeler une position clé. La route terrestre et aérienne des Indes passe et passera de plus en plus par nos latitudes ».

Michel CHIHA développe aussi les contraintes de la position de « route » qu’occupe le Liban et là aussi, ce qu’elle implique pour lui, comme développement d’une intelligence et d’une force qui permet de préserver son être. « Du point de vue économique, qui est celui des échanges, qui dit route dit absence nécessaire d’obstacles et de barrières ; toutes les fois qu’on a fermé une route essentielle il s’est trouvé un conquérant pour la forcer » ; et du point de vue politique « un peuple en tant que nation ne peut croître et se maintenir sur une de ces voies capitales que vingt autres nations utilisent et que naturellement elles convoitent, sans être très fort par lui-même ou sans d’inféoder ou s’allier à un autre peuple qui le soit ». Là aussi, tout un programme pour que le Liban soit « fort par lui-même », sans s’inféoder à et/ou s’allier à un autre peuple qui le soit. N’est-ce pas là aussi, une invitation à une forte forme « d’intelligence des situations » qui permet de garder la « route ouverte » sans s’inféoder ni s’allier à une quelconque autre nation ? N’est-ce pas là une forme « sui generis » de neutralité intelligente à développer qui permet de dialogue avec les forts sans s’inféoder à eux, justement parce que la neutralité active permet de s’affranchir des logiques de contraintes à partir du moment où l’espace est également ouvert à tous ?

Neutralité ou Neutralités ? Quelques considérations méthodologiques indispensables au débat !

Comme il n’existe pas une seule conception de la « laïcité » mais, d’évidence, des laïcités (c’est ainsi qu’un des spécialistes en la matière, le professeur Jean BEAUBEROT, a intitulé son ouvrage « Laïcités sans frontières »), de même, il n’existe pas une seule conception de la neutralité, qui soit normative de toutes les autres, mais bien des « neutralités » multiples et différenciées. Il y a ainsi les formes de neutralité positive, de guerre, d’anticipation, la neutralité permanente, intelligente, active, passive, dynamique, acceptée, unilatérale etc. En tout état de cause, à chaque fois, il s’agit de neutralités « contextualisées » en fonction des considérations propres à chaque situation géopolitique et chaque nation dont l’Etat s’approche de l’adoption de cette conception de droit international public.

Il n’y a pas, par ailleurs, et ne doit pas y avoir, de « déterminisme de la pensée », ni « d’idéologisme doctrinaire » en matière d’approche intellectuelle de la « neutralité » mais à notre avis, une lecture à chaque fois contextualisée et différenciée, objective et rationnelle, aussi pragmatique que possible, qui tient compte des contraintes géographiques d’un espace mais aussi, et surtout, du degré de « maturité » de la prise de conscience nationale d’une nation de son besoin de « neutralité ».

Un tel discernement est nécessaire pour guider, avec lucidité et sérénité, la feuille de route de la mise en chantier de la neutralité contextualisée, en dégageant aussi bien les contraintes et les opportunités, les facteurs positifs aussi bien que négatifs et d’en faire un bilan d’adéquation de ces facteurs au besoin et à la vocation d’un pays.

La démarche doit ainsi rejeter tout « parachutage » de solutions de neutralité qui auraient été expérimentées et réussies par dans d’autres pays. Les faire appliquer sans contextualisation dans une approche normative « top down » à une situation nationale donnée est certainement à éviter. On ne peut pas dire, par exemple, que la neutralité à la Suisse ou bien la neutralité autrichienne, qui déjà sont deux modèles foncièrement différents l’un de l’autre, sont applicables ou transposables au Liban « ispo facto », tout simplement parce qu’il y aurait quelques éléments de comparaison entre ces modèles et la situation au Liban !

La contextualisation ici et maintenant est donc le maître mot en l’espèce ! La lecture qu’elle implique devrait être effectuée selon une approche méthodologique « globale », qui doit être « inclusive » de tous les facteurs socio-politiques, psychologiques, culturels, géopolitiques et géostratégiques (etc.), historiques et/ou actuels, liés à la neutralité visée.

Il est nécessaire donc, de toiletter le débat au LIBAN autour de la neutralité projetée, de toutes les conceptions héritées du passé, développées dans un contexte de guerre, dans un contexte d’affrontements politiques et/ou idéologiques, qu’elles soient des conceptions internes et/ou externes, et surtout, celles qui avaient été instrumentalisées pour s’opposer à la neutralité, ou pour s’en réclamer. Par exemple, les concepts de « consensus arabe » ou de « panarabisme » sont désormais désuets. Qui peut aujourd’hui, après la fragmentation politique arabe, parler de « consensus arabe » à préserver, ou de « panarabisme » qui dicterait au LIBAN un alignement politique, coûte que coûte, et une solidarité aveugle avec une soi-disant « position arabe commune » sur des sujets très différents ? D’ailleurs, dès 1951, Michel CHIHA plaidait dans une conférence donnée en 1951 au Cénacle Libanais sur le thème « visage et présence du Liban », intitulée « LE LIBAN DANS LE MONDE », pour une vocation différenciée du Liban au sein du monde arabe et non pas d’un alignement qui n’est point significatif. « Le métier du Liban est de contribuer de toutes ses forces à l’équilibre arabe en vue du bonheur collectif. La chance des Arabes est dans un équilibre et non point dans une fusion génératrice d’incompatibilités et de désordres ».

N’est-ce pas là aussi, une feuille de route pour une vocation libanaise renouvelée, qui plaide aujourd’hui en faveur du redéploiement du charisme de médiation intelligente qui s’écarte des positions idéologiques et doctrinaires stériles ? Dans ce sens, la neutralité active, dynamique et positive, est alors un « engagement pour le bien » et pour le « bonheur collectif arabe » qu’évoquait CHIHA.

Une autre leçon méthodologique importante est à mettre en relief. Ce n’est pas parce que le débat sur la neutralité du Liban avait été pollué dans le passé, et/ou avait été posé d’une manière passionnée et/ou passionnelle, biaisée et/ou claire, pacifique et/ou conflictuelle, qu’il convient aujourd’hui de le dégager illico en ressuscitant les démons du passé pour le polluer de nouveau avec des positions, pour ou contre. A l’instar des êtres humains, les situations étatiques et nationales évoluent et appellent des mises à jour perspicaces, pragmatiques et intelligentes qui tiennent compte des expériences vécues et capitalisées qu’elles soient positives et/ou négatives, mais aussi des évolutions et des données du moment.

Par exemple, nous constatons aujourd’hui un changement de paradigme politique mais aussi sémantique, dans le traitement de la question israélo-arabe, aussi bien entre les acteurs concernés qu’entre les observateurs. Les accords de « normalisation » entre certains pays arabes et Israël (face à de nouvelles menaces et de nouveaux dangers) introduisent une donnée stratégique nouvelle car ils changent la donne des cartes politiques aussi.

L’accord cadre que vient, par ailleurs, de signer et d’approuver le Liban, pose de même de nouvelles interrogations et suscite de nouvelles considérations et conséquences qui peuvent découler de cet accord. La délimitation de la frontière maritime et terrestre sur la frontière libanaise au Sud, change la donne pour l’Etat hébreu car elle l’oblige « à avaler » ses menaces expansionnistes historiques vers le Liban et ses ressources mais aussi à mettre de côté, dans le droit international, l’idée qui faisait toujours peur aux arabes, d’un Etat, Israël, aux frontières amovibles et glissantes. La délimitation des frontières met fin à cette menace et ces craintes. Elle vide aussi, du côté libanais, de leur sens toutes les oppositions doctrinaires et idéologiques des forces politiques libanaises qui s’opposent par principe à une normalisation et à une paix avec l’Etat hébreu. La délimitation des frontières n’implique-t-elle pas une reconnaissance et une normalisation avec l’autre ? Donnée nouvelle qui risque de chambouler toutes les approches traditionnelles de la neutralité …

La démarche d’ingéniosité dans la construction d’une neutralité libanaise sui generis

In fine, il est capital de faire ainsi appel à l’ingéniosité dans ce débat et à réfuter les mimétismes intellectuels. Les élites libanaises qui s’approchent de ce dossier ne doivent pas hésiter à s’écarter des paradigmes existants s’il le faut, et ce afin de « construire » avec « ingéniosité », « intelligence » et « pragmatisme », les caractéristiques d’une possible « neutralité à la libanaise » en lui donnant une feuille de route concrète qui lui assure son insertion aussi bien dans l’espace juridique libanais interne que dans l’espace du droit international public. C’est cette démarche d’ingéniosité que j’appelle de mes vœux pour élaborer les conditions nécessaires et suffisantes d’une neutralité « sui generis » pour le Liban !

C’est ainsi que Michel CHIHA, dans une conférence donnée en 1951 au Cénacle libanais sur le thème « visage et présence du Liban », intitulée « LE LIBAN DANS LE MONDE » explique « qu’un budget de l’Etat libanais qui tienne vraiment compte de l’avenir devra toujours revêtir une forme originale et personnelle. C’est pure folie d’établir ici nos règles d’après celles des autres pays, qu’ils soient d’Occident ou d’Orient ».

C’est cette stratégie de différenciation aussi bien au regard de l’Orient que de l’Occident, et cette stratégie d’ingéniosité à la libanaise à construire, qui pourrait fonder là aussi une réflexion sur la neutralité sui generis à la libanaise.

Quelles sont les constantes de fond à prendre en compte ?

La neutralité n’est donc jamais désincarnée. Elle doit être l’incarnation d’une réalité vécue et l’émanation d’une lecture concordante et objective des motifs qui la fondent, comme décision nationale souveraine Au-delà des constats méthodologiques, il y a une série de « constantes » de fond à prendre en compte dans la délimitation des caractéristiques essentielles de la neutralité à la libanaise.

  1. Une des constantes fondamentales du vécu politique libanais, bien avant la fondation de l’Etat du Grand LIBAN en 1920, c’est “l’interaction des influences” entre les facteurs intérieurs et extérieurs dans le vécu national. La question de savoir “qui domine qui”, et “qui instrumentalise qui” dans cette équation, n’est pas le sujet. L’interaction doit être réorientée vers le bien et pour se faire, elle doit être appréhendée pour éviter toute instrumentalisation.
  2. Cette équation est grandement due à la configuration géopolitique centrale de ce pays qui est celle à la fois, d’une « route » et d’un « carrefour ». Une configuration aussi bien reliée à l’intérieur oriental, tout en étant protégé de lui par les chaînes de montagne de l’ANTI-LIBAN, et en même temps, ouverte aux influences occidentales par son front de mer. Le Liban est ainsi par son être essentiel et sa vocation, tournée aussi bien vers l’Orient que vers l’Occident. Le tourner vers l’une de ses destinations à l’exclusion de l’autre, implique une amputation de l’être libanais.
  3. Une autre constante importante réside dans le fait que le Liban a toujours été une “terre de refuge” pour toutes les minorités persécutées dans la région, permettant à celles-ci de s’y installer et de s’isoler des menaces sans être inquiétées.
  4. Une constante essentielle aussi doit appréhender le Liban comme une “mosaïque” qui est fondée non pas sur l’uniformité mais sur la diversité des traditions et expressions des composantes qui le forment, qui ont apporté avec elles, leur propre bagage socio-culturel et religieux, fait d’inconscient historique et de projection de soi. Elles ont apporté aussi leurs accointances et références avec leur propre étranger. Le tout n’est pas de neutraliser ces références mais de les réorienter vers le bien de l’Etat du Grand Liban.
  5. La coexistence de cette diversité n’a pas toujours été chose simple. Sur la durée, elle est devenue une constante de cette terre. Les différentes composantes ont été fédérées entre elles, au début, malgré leurs différences, par le souci commun de la sécurité. Même si elles se sont battues entre elles et ont été souvent concurrentes, elles se sont coalisées souvent face à l’étranger, qui les menaçaient tous. Avec le temps, elles ont appris à se croiser, sociologiquement, par le mariage, et politiquement, par les alliances. Ce fut un passage progressif, d’une coexistence physique, à une coexistence socio-politique et économique et à une insertion dans un même espace géopolitique et juridique (l’Emirat des Princes, la QUAIMAQUAMIYA, la MOUTASARRIFYA du Mont Liban, l’Etat du Grand Liban).
  6. A prendre en compte aussi le fait que la gestation politique nationale libanaise qui a débuté avec le règne de la Principauté de l’Emir FAKHREDINE, a été progressive. Elle a connu des hauts et des bas depuis. Mais la coagulation des composantes sociopolitiques libanaises entre elles et leur adhésion à l’idée d’une appartenance commune à une même terre et à une même destinée, organisée par un même pouvoir, elle aussi, a été progressive. Par exemple, si les chiites, les chrétiens et les druzes ont été depuis tout temps des constantes d’adhésion à cette idée libanaise, la composante sunnite n’y a adhéré que très tardivement par une bascule entre les deux grandes guerres.
  7. Le Pacte national de 1943 a établi une forme de neutralité « passive », « négative » à travers la formule « Ni Orient Ni Occident ». Cette formule a fait dire au journaliste Georges NACCACHE dans un célèbre article critique de 1948 que « deux négations ne faisaient pas une nation». NACCACHE avait raison car une telle neutralité était formulée d’une manière « négative », dans le sens où elle exprimait ce que les Libanais ne voulaient pas, mais ne disait pas ce que les libanais voulaient. D’où la grande difficulté de traduire cette formule négative dans une politique étrangère cohérente.
  8. Il faut le dire, la formule actée dans le Pacte de 1943 était le fruit de la lente gestation d’un compromis historique entre les deux grandes guerres pour faire converger essentiellement les musulmans sunnites vers l’idée d’acceptation du Grand Liban, qu’ils refusaient jusqu’alors. Il ne faut pas oublier que le CONGRES DU SAHEL en 1936 avait été tenu pour réclamer la décomposition de nouveau du Grand Liban de 1920 pour le diluer dans une entité syrienne plus large.

Le compromis de 1943 in fine n’a été possible, entre les deux figures de l’indépendance, BECHARA EL KHOURY, le chrétien maronite, et RIYAD EL SOLH, le musulman sunnite, que parce qu’une évolution des élites sunnites et chrétiennes a été possible aussi en faveur d’un courant « indépendantiste » par opposition à un courant « unioniste » (soit avec la France, soit avec la Syrie). C’est ainsi que la neutralité négative du ni-ni, mal définie, mais existante quand même, a été dans l’essence du compromise historique de 1943. Si elle a pu émerger ainsi, c’est qu’elle a été, et l’est encore aujourd’hui, en corrélation avec l’essence et la vocation du Liban, sur le plan régional et universel.

Mais NACCACHE avait raison car si le PACTE de 1943 a permis l’indépendance du Liban, il fallait que sa gouvernance politique suive pour soutenir et affermir cette indépendance afin de développer l’entente nationale, encore frêle, et la consolider pour la développer vers une véritable union nationale. Or la dérive confessionnelle et clientéliste de la gouvernance politique du Liban depuis l’indépendance, a fragilisé l’unité nationale et, du coup, a empêché, dommage collatéral important, le développement de la neutralité « passive » du Pacte de 1943 vers une véritable neutralité « positive », active et utile qui aurait pu préserver le Liban de toutes les secousses régionales qui allaient éclater au Proche-Orient et sur son espace.

Ainsi, la fragilisation de la démocratie, de la laïcité au profit du confessionnalisme politique, et de l’unité nationale a fait éclater la « neutralité » du Liban, entrainant ce pays dans la politique des « fronts » (Pacte de Bagdad, Nasserisme, OLP, etc.). La fragilisation du lien national a poussé depuis, constamment, tous les acteurs libanais à instrumentaliser le soutien extérieur pour obtenir satisfactions de leurs revendications internes. Tout le monde est tombé dans ce piège mortel au détriment du Liban.

Ainsi, il n’est pas vrai que le Liban a vécu une neutralité entre 1943 et 1975 et que celle-ci a éclaté en raison de la guerre de 1975. S’il y avait dans le Pacte de 1943 une « équation de neutralité » fondée sur la formule négative du ni-ni (Ni Orient Ni Occident), celle-ci était une « promesse » de neutralité qui devait être consolidée et développer concomitamment avec le développement de l’unité nationale, par le dépassement des facteurs de division (le confessionnalisme politique, la lutte pour le pouvoir accaparé par les uns, revendiqué par les autres etc.), la porte par laquelle les influences étrangères s’infiltrent… Les multiples descentes aux enfers que le Liban a connues depuis, ne sont pas dues à la défaillance de la politique de neutralité mais à la défaillance de la gouvernance politique libanais qui n’a pas su consolider l’entente nationale, en l’affermissant par une politique étrangère fondée sur la neutralité active.

Conclusion

Leçon capitale pour aujourd’hui. La neutralité qu’elle soit passive ou active, ne peut sauver le Liban malgré lui. La neutralité qu’elle soit active ou passive, n’est qu’un leurre en l’absence d’une véritable unité nationale « intériorisée » par tous les libanais. L’affermissement de cette unité nationale passe par l’affermissement d’un système politique démocratique acceptable et accepté par toutes les composantes libanaises, celui d’un Etat de droit, qui empêche l’instrumentalisation des facteurs de divisions internes, par les influences externes. La politique de neutralité est intimement liée à la démocratie et à la laïcité qui font émerger aussi bien la logique de « l’Etat de droit » que la logique « citoyenne ». Elle complète ainsi l’unité nationale et lui est consubstantielle. Sans elle, elle ne peut voler de ses propres ailes. Avec elle, elle sera alors le bouclier qui protège un Liban « uni » et le préserve de toutes menaces externes.

 


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