Le Liban et les trois quadratures du cercle financier

De l’État surendetté aux banques prises au piège

De Bernard Raymond Jabre

La crise libanaise résulte de trois quadratures du cercle imbriquées.
La première est celle d’un État qui a voulu maintenir ses dépenses sans réformes, alimentant une dette devenue auto-entretenue.
La deuxième est celle de la Banque du Liban, contrainte de financer l’État tout en protégeant la monnaie et en encadrant les risques bancaires, ce qui a conduit à une concentration systémique des expositions.
La troisième est celle des banques commerciales, prises entre la nécessité de rémunérer fortement les dépôts et l’impossibilité de générer des rendements réels suffisants sans s’exposer massivement au risque souverain.
L’ensemble a créé un système circulaire où chaque acteur dépendait de la fragilité des autres.
La conclusion est qu’aucune stabilisation durable n’est possible sans reconnaissance des pertes, hiérarchisation des responsabilités et réforme structurelle de l’État.

La crise financière libanaise n’est pas née d’une seule décision, d’un seul homme ou d’une seule institution. Elle est le résultat d’un système dans lequel chaque acteur a tenté de résoudre son propre problème immédiat en transférant le risque vers les autres.

L’État voulait continuer à dépenser sans réformer. La Banque du Liban voulait financer cet État tout en défendant la monnaie et en préservant les réserves en dollars. Les banques commerciales voulaient offrir des intérêts suffisamment élevés pour conserver leurs déposants, tout en évitant des pertes qui auraient révélé la fragilité de leur modèle.

Chacun cherchait une solution à une équation devenue insoluble.

Le Liban s’est ainsi retrouvé confronté non pas à une seule quadrature du cercle, mais à trois quadratures imbriquées les unes dans les autres.

Première quadrature du cercle : l’État, la dette et l’absence de réformes

La première contradiction se situe au niveau de l’État libanais.

Pendant des années, l’État a dépensé davantage qu’il ne percevait. Il a accumulé les déficits budgétaires, les pertes dans les services publics, les dépenses improductives, les sureffectifs administratifs, les subventions mal ciblées et les intérêts sur une dette toujours plus lourde.

Dans une économie normale, un État confronté à une telle situation doit choisir.

Il doit réduire ses dépenses, améliorer la collecte des impôts, réformer l’administration, restructurer les entreprises publiques, lutter contre la corruption, favoriser la croissance et rétablir la confiance.

Le Liban a voulu éviter ce choix.

Il voulait continuer à financer ses dépenses sans imposer les réformes politiques, administratives et économiques qui auraient menacé les intérêts du système en place.

L’État voulait donc simultanément maintenir son niveau de dépenses, protéger les réseaux de clientèle, éviter les réformes douloureuses, préserver artificiellement le pouvoir d’achat et continuer à emprunter à des conditions acceptables.

Mais un État ne peut pas durablement emprunter sans réformer lorsque sa dette augmente plus vite que ses revenus.

Plus la dette progressait, plus les intérêts absorbaient une partie importante des recettes publiques. Plus les intérêts augmentaient, plus le déficit se creusait. Plus le déficit se creusait, plus l’État devait emprunter.

La dette ne servait plus seulement à financer l’État. Elle servait progressivement à financer le coût de la dette précédente.

Le système entrait alors dans une logique circulaire.

L’État devait s’endetter pour payer les intérêts de son endettement, tout en refusant les réformes qui auraient permis de réduire son besoin d’emprunt.

La quadrature du cercle était là : comment continuer à financer un État structurellement déficitaire sans réformes, sans croissance suffisante et sans perte de confiance ?

La réponse choisie fut de déplacer le problème vers la Banque du Liban et vers le système bancaire.

Deuxième quadrature du cercle : Riad Salamé entre le financement de l’État et la gestion des risques bancaires

La Banque du Liban s’est retrouvée au centre d’une contradiction presque impossible à résoudre.

D’un côté, elle devait soutenir l’État, préserver la stabilité monétaire, défendre le taux de change et éviter une crise de la dette publique.

De l’autre, elle était chargée de surveiller les banques commerciales, de limiter leurs risques et d’empêcher une concentration excessive de leurs placements sur un seul débiteur, un seul secteur ou un seul pays.

Or le principal débiteur était précisément l’État libanais.

La Banque du Liban devait donc attirer les dollars des banques commerciales afin de financer les besoins du pays, tout en étant théoriquement responsable de leur demander de diversifier leurs risques et de ne pas concentrer l’essentiel de leurs ressources sur le marché libanais.

C’était la deuxième quadrature du cercle.

Pour continuer à financer l’État et soutenir la parité de la livre, il fallait attirer toujours davantage de dollars vers la Banque du Liban.

Pour attirer ces dollars, il fallait offrir aux banques des rendements suffisamment élevés.

Pour que les banques disposent de ces dollars, elles devaient à leur tour attirer les dépôts des clients, notamment ceux de la diaspora libanaise et des investisseurs recherchant des taux supérieurs à ceux proposés à l’étranger.

Mais plus les banques plaçaient leurs ressources auprès de la Banque du Liban et de l’État, plus elles concentraient leurs risques sur un seul système économique, un seul souverain et une seule banque centrale.

Elles ne diversifiaient plus réellement leurs risques.

Une véritable politique prudentielle aurait dû limiter l’exposition des banques au risque souverain libanais. Elle aurait dû les encourager à conserver davantage de liquidités à l’étranger, à diversifier leurs actifs, à réduire la concentration de leurs portefeuilles et à renforcer leurs fonds propres.

Mais une telle politique aurait privé l’État et la Banque du Liban d’une partie des dollars dont ils avaient besoin.

La Banque du Liban ne pouvait donc pas demander aux banques de sortir massivement du risque libanais tout en leur demandant simultanément de financer le système libanais.

Elle voulait les utiliser comme canal de financement de l’État, mais elle devait également les protéger contre une exposition excessive à cet État.

Elle voulait attirer leurs dollars, mais une saine gestion des risques aurait exigé qu’une grande partie de ces dollars soit conservée dans des actifs internationaux liquides et diversifiés.

Elle voulait préserver la stabilité, mais le prix de cette stabilité consistait à augmenter progressivement la concentration des risques.

Cette contradiction ne retire rien aux responsabilités personnelles de Riad Salamé.

Elle permet cependant de comprendre la nature du piège dans lequel la Banque du Liban s’est enfermée.

Au lieu de révéler l’impossibilité de l’équation et d’exiger une correction politique, la Banque centrale a cherché à gagner du temps. Elle a prolongé le fonctionnement du système par des taux élevés, des opérations financières complexes et une attraction continue des capitaux.

Le temps gagné n’a pas été utilisé pour réformer.

Il a été utilisé pour retarder l’apparition visible des pertes.

Le problème n’était donc pas seulement d’avoir financé l’État. Il était d’avoir financé durablement un État qui ne se réformait pas, en utilisant un système bancaire dont la concentration des risques devenait de plus en plus dangereuse.

Troisième quadrature du cercle : les banques entre les déposants et les pertes de marché

Les banques commerciales se sont elles aussi retrouvées prises en étau.

Leurs clients exigeaient des intérêts élevés.

Dans un environnement où les taux proposés à l’étranger étaient parfois faibles, les banques libanaises attiraient les dépôts en dollars en offrant des rendements supérieurs. Ces rendements devenaient un argument commercial essentiel.

Un déposant acceptait de conserver son argent dans une banque libanaise parce qu’il recevait un intérêt plus élevé que dans une banque internationale.

Mais cet intérêt ne pouvait pas apparaître spontanément.

Pour payer un taux élevé au client, la banque devait elle-même investir cet argent dans des actifs offrant un rendement encore supérieur. Elle devait couvrir le coût de l’intérêt versé au déposant, ses frais de fonctionnement, le coût de ses risques et sa marge bénéficiaire.

Elle se tournait donc vers les bons du Trésor, les certificats de dépôt, les placements auprès de la Banque du Liban et les instruments liés à la dette publique.

La banque était ainsi enfermée entre deux contraintes.

Si elle ne proposait pas des intérêts attractifs, elle risquait de perdre ses clients et de voir les dépôts partir vers d’autres banques ou vers l’étranger.

Mais si elle proposait des intérêts élevés, elle devait investir dans des actifs plus rémunérateurs, donc généralement plus risqués et plus concentrés sur le Liban.

Cette situation créait une dépendance profonde.

Les banques avaient besoin de nouveaux dépôts pour maintenir leur liquidité, renouveler les placements arrivant à échéance et continuer à payer les intérêts promis.

Tant que les dépôts augmentaient, le système donnait une impression de stabilité.

Les intérêts étaient crédités sur les comptes. Les déposants se sentaient plus riches. Les banques affichaient des bénéfices. L’État continuait à se financer. La Banque du Liban maintenait le taux de change.

Mais une partie importante de cette richesse était comptable.

Les intérêts crédités aux clients n’étaient pas nécessairement soutenus par une création réelle de richesse économique, par une hausse de la production, par des exportations ou par une augmentation durable des revenus du pays.

Ils dépendaient de la capacité du système à attirer continuellement de nouveaux dollars.

Lorsqu’un déposant recevait 7 % ou 8 % sur un compte en dollars, il pensait souvent recevoir le rendement d’un placement presque sans risque.

En réalité, ce rendement correspondait à l’exposition au risque d’un État surendetté, d’une économie déficitaire et d’une banque centrale qui soutenait simultanément le Trésor, la monnaie et les banques.

Les banques auraient pu réduire ces risques en plaçant une plus grande partie de leurs ressources à l’étranger.

Mais les rendements internationaux n’auraient pas permis de servir les mêmes intérêts aux clients.

Elles auraient pu réduire les taux proposés aux déposants.

Mais elles craignaient alors la fuite des capitaux et la perte de parts de marché.

Elles auraient pu reconnaître plus tôt les pertes sur leurs placements.

Mais cela aurait diminué leurs fonds propres, affaibli leurs bilans et révélé l’insolvabilité potentielle de certaines d’entre elles.

Elles se sont donc retrouvées prises entre les exigences de leurs déposants et les pertes qu’elles auraient dû enregistrer si elles avaient valorisé leurs actifs à leur véritable valeur économique.

Elles ne pouvaient plus satisfaire pleinement les clients sans continuer à prendre des risques.

Mais elles ne pouvaient plus réduire les risques sans reconnaître des pertes considérables.

La troisième quadrature du cercle était donc la suivante : comment continuer à offrir des intérêts élevés et à garantir la disponibilité des dépôts lorsque les actifs censés couvrir ces dépôts étaient concentrés sur un État et une banque centrale de plus en plus fragiles ?

Une responsabilité circulaire

Le drame libanais réside dans le caractère circulaire de cette construction.

L’État accusait la Banque du Liban d’avoir mal géré la monnaie.

La Banque du Liban pouvait répondre qu’elle avait financé les déficits décidés par les gouvernements et votés ou tolérés par les responsables politiques.

Les banques pouvaient affirmer qu’elles avaient placé leurs fonds auprès de la Banque centrale, considérée comme l’institution la plus sûre du pays et comme le prêteur en dernier ressort.

Les déposants pouvaient soutenir qu’ils avaient fait confiance aux banques réglementées par la Banque du Liban.

Chaque acteur pouvait ainsi désigner l’acteur suivant.

Mais cette circulation des responsabilités ne doit pas conduire à leur dilution.

L’État est responsable de ses déficits, de son absence de réformes et de l’utilisation improductive de la dette.

La Banque du Liban est responsable d’avoir prolongé le système, encouragé la concentration des risques et retardé la reconnaissance des pertes.

Les banques commerciales sont responsables d’avoir accepté des expositions excessives, distribué des bénéfices parfois fragiles, proposé des rendements qu’elles ne pouvaient garantir durablement et insuffisamment protégé les dépôts.

Les actionnaires et les dirigeants bancaires ne pouvaient pas considérer les gains comme privés lorsque les pertes étaient destinées à devenir collectives.

Les déposants les plus avertis ne pouvaient pas non plus ignorer totalement que des rendements très supérieurs aux taux internationaux correspondaient nécessairement à un risque plus important.

Mais les responsabilités ne sont pas équivalentes.

Le petit déposant, qui plaçait son salaire ou les économies de toute une vie dans une banque réglementée, ne disposait ni des informations, ni des moyens d’analyse, ni du pouvoir de décision des dirigeants politiques, monétaires et bancaires.

Le moment où les trois cercles se sont refermés

Le système pouvait survivre tant que les dollars continuaient à entrer.

Il ne pouvait pas survivre au ralentissement durable des entrées de capitaux.

Lorsque la confiance a commencé à disparaître, les trois quadratures se sont refermées simultanément.

L’État ne pouvait plus emprunter normalement.

La Banque du Liban ne pouvait plus attirer suffisamment de dollars sans offrir des conditions toujours plus coûteuses.

Les banques ne pouvaient plus restituer librement les dépôts parce que leurs ressources avaient été transformées en créances sur l’État et sur la Banque centrale.

La crise de liquidité est alors devenue une crise de solvabilité.

Le problème n’était plus seulement l’absence de dollars immédiatement disponibles. Il était que la valeur économique réelle des actifs du système était devenue insuffisante pour couvrir l’ensemble de ses engagements.

Les pertes, longtemps dissimulées ou reportées, existaient déjà.

L’effondrement les a simplement rendues visibles.

Sortir de la quadrature du cercle

Il n’existe pas de sortie indolore à une équation impossible.

La première condition est de reconnaître les pertes et de déterminer clairement où elles se trouvent.

La deuxième est d’établir une hiérarchie équitable des responsabilités.

L’État ne peut pas transférer la totalité de ses pertes à la population par l’inflation et la dévaluation.

La Banque du Liban ne peut pas présenter comme des actifs pleinement récupérables des créances dont la valeur économique est profondément dégradée.

Les banques ne peuvent pas demander aux déposants de supporter seules les pertes tout en protégeant intégralement leurs actionnaires et leurs anciens bénéfices.

Les déposants ne peuvent pas tous être remboursés immédiatement et intégralement si les actifs correspondants n’existent plus.

Mais cela ne signifie pas que tous doivent être traités de la même manière.

Les petits et moyens déposants doivent être protégés en priorité. Les actionnaires doivent absorber les premières pertes. Les actifs récupérables doivent être identifiés. Les responsabilités doivent être examinées. Les banques viables doivent être recapitalisées. Les banques non viables doivent être restructurées ou liquidées de manière ordonnée.

Enfin, aucune restructuration financière ne pourra réussir sans réforme de l’État.

Car recapitaliser les banques et restructurer la Banque du Liban sans corriger les déficits publics reviendrait à reconstruire le même mécanisme qui a provoqué l’effondrement.

Le véritable problème du Liban n’a jamais été seulement la dette, la monnaie ou les banques.

Il a été la volonté collective de maintenir un niveau apparent de stabilité et de prospérité sans accepter les disciplines qui auraient rendu cette stabilité réelle.

L’État voulait dépenser sans réformer.

La Banque du Liban voulait financer l’État sans épuiser les dollars et sans déstabiliser les banques.

Les banques voulaient rémunérer les déposants sans reconnaître le risque et les pertes associés à ces rendements.

Chacun voulait résoudre sa propre quadrature du cercle.

En les additionnant, le Liban a construit un cercle plus grand encore, dans lequel toute son économie a fini par être enfermée.