Par Ibrahim Hanna-el-Daher,
Ancien ministre
Le gouvernement dans sa composition a regroupé la fine fleur des cv de ce pays, et pourtant jamais l’impression n’a été aussi forte d’absence d’empathie et d’ancrage dans la réalité quotidienne des citoyens.
À ce sentiment s’ajoute parfois le constat d’inefficacité et de paralysie devant l’ampleur de la tâche et la complexité du contexte. Au bout de 15mois, durée respectable dans les annales libanaises, l’empreinte locale est imperceptible et l’échec patent sur les grands sujets.
Des engagements sincères avaient été pris et nous y avions adhéré, mais en réalité nous avons été confrontés à des décisions hors de notre portée. Malheur aux faibles.
Nul n’est dupe ,notre situation économique politique et militaire n’autorise aucune illusion.
Nous aurions quand même pu nous attendre à quelques avancées fussent elles symboliques ,comme par exemple, une amélioration des conditions de circulation, ou la révolution salvatrice promise du secteur de l’énergie véritable marqueur voulu du changement, ou une percée dans le traitement du cas des dépôts bancaires indisponibles. La politique fiscale a été maladroitement menée, et le plan de restructuration bancaire a manqué de crédibilité. Enfin, la solution apportée au cas des détenus syriens a décrédibilisé le discours souverainiste et réformateur de la Justice, nourri de la promesse de ne jamais libérer les détenus accusés de crimes contre l’armée.
On s’est beaucoup excité autour des grands thèmes, on a pris autant de résolutions qui sont restées lettre morte .
On comprend que tout ceci a été sacrifié sur l’autel des grands sujets impliquant l’international.
Sur ce plan, et, à force de gloser sur la souveraineté nous en avons violé le concept, trituré l’acception jusqu’à l’amputer de son premier attribut, la défense des frontières terrestres maritimes et aériennes… La liste est longue des déceptions mais grave est la sensation d’hésitation d’une gestion par à coups et sous les provocations et/ou les injonctions de l’extérieur. Nous voilà engagés dans des négociations pour lesquelles nous avançons démunis, et lâchons toutes nos cartes avant de commencer.
Cette situation rappelle celle du lapin face au boa.
Le lapin connu pour son agilité et son mouvement permanent, s’immobilise en présence de son prédateur. Il ne réagit plus et se fige attendant d’être happé par le boa.
Paralysés par les menaces d’un ennemi implacable soutenu par les puissants du monde, nous attendons d’être pris dans l’étau qui nous guette.
Nous nous orientons de la sorte vers une forme de reddition totale avec pour seule garantie la potentielle bienveillance américaine alors que la voix de la France , appui traditionnel et engagé du Liban est devenue moins audible.
Le sujet central reste le désarmement du Hezbollah que nous savons hors de notre portée. Sans rentrer dans plus de détails posons nous simplement la question de savoir ce qui adviendrait si ces négociations échouaient, i.e. aboutissaient à des oukases israéliens inacceptables ? Risquerions nous de menacer l’existence du Liban par notre double incapacité de ramener le Hezb dans le giron de l’état et celle d’accepter l’inacceptable exigence israélienne ??!!
Nous ne pouvons assurer ni l’une ni l’autre.
Le scénario catastrophe serait de nous retrouver confrontés à une occupation d’une partie du territoire , avec les déplacements inhumains de population qui en résultent, et d’autre part au maintien des activités du Hezb comme principal combattant de l’occupation.
Gardons espoir. Le pire n’est jamais certain.
Pour que nous puissions espérer la reconstruction de l’état fort que nous appelons de nos vœux, nous devons réussir ces négociations en utilisant le peu d’atouts qui nous restent, essentiellement la diaspora et nos amitiés internationales.
Nous pouvons mobiliser cette diaspora à travers nos représentations diplomatiques autour du seul discours unitaire prioritarisant la libération du territoire et l’action contre les violations du droit par l’ennemi israélien. Il est insupportable de constater l’immobilisme total tant officiel que populaire devant le carnage du mercredi noir perpétré par Israël sous le prétexte fallacieux qu’il visait les combattants du Hezb. La réalité est que ces frappes n’ont visé que des civils :plus de 300 morts en 10 minutes , crime de guerre par tous les standards qui a indigné les Ong internationales mais n’a pas réussi à mobiliser nos représentations. Travailler les opinions publiques, saturer les médias, pour viser tout autant le conseil de sécurité que l’assemblée générale des nations unies, sont autant de voies parmi d’autres qui nous sont encore ouvertes, ne rien tenter est impensable.
Au-delà de ces moments cruciaux reflets d’une situation inextricable il est de notre devoir de penser au jour d’après.
La guerre d’une façon ou d’une autre sera terminée comment nous préparons nous à la suite ?
Faut-il se résigner à la séparation et au démantèlement comme le laisse entrevoir le déferlement de haine qui envahit nos discours, rendant illusoire tout espoir de reconstruction commune ? Ce serait la fin d’un rêve et la disparition de tous les composants de la nation.
Au contraire, il faudrait garder la vision de la renaissance renouvelée de la formule unique du vivre ensemble, y veiller et garder cet horizon.
Retrouvons nous dans l’adversité qui nous touche tous , point de salut en dehors de cette union et de cette volonté de refaire ensemble, aucune aide ou intervention étrangère ne saurait y pallier.
Ibrahim Hanna-el-Daher,
Ancien ministre
