GUERRE EN UKRAINE : SOMMES-NOUS DES SOMNAMBULES ?

Par Renaud Girard

Le nouveau premier ministre britannique a choisi l’Ukraine pour son premier voyage officiel à l’étranger. Le 24 août 2026, jour de fête nationale à Kiev, Andy Burnham n’est pas arrivé les mains vides. Il a annoncé qu’en coordination avec la France et après elle, il avait autorisé le missilier européen MBDA à livrer ses secrets de fabrication à l’Ukraine, afin qu’elle puisse fabriquer sur son sol des missiles de croisière Storm Shadow (qu’on appelle SCALP en France).

Le président ukrainien, dans une allocution à son peuple pour la fête nationale (35ème anniversaire de l’indépendance), a dit qu’il espérait que la confiance montrée par l’Europe à l’Ukraine allait inspirer les Etats-Unis d’Amérique. Volodymyr Zélensky a en effet demandé à Donald Trump la licence pour fabriquer en Ukraine des intercepteurs américains Patriot, mais le président américain traîne les pieds, invoquant la peur de voir la technologie américaine divulguée à des rivaux.

Depuis Kiev, le premier ministre de Sa Majesté a également coprésidé, en visioconférence, avec le président français et le chancelier allemand, un sommet de la Coalition des volontaires européens, décidés à aider jusqu’au bout l’Ukraine dans sa résistance à l’agression russe commencée le 24 février 2022. A juste titre, les trois plus grandes puissances européennes considèrent comme contraire à leurs intérêts une victoire de la Russie sur l’Ukraine.

La conséquence est que l’Ukraine, grâce à l’aide massive qu’elle reçoit des Occidentaux et grâce à l’ingéniosité de ses ingénieurs militaires, est devenue un porc-épic redoutable que l’ours russe ne parvient pas à avaler et qui est même capable de lui infliger des piqûres dans sa tanière, très loin dans la toundra.

Après quatre ans et demi de guerre, il est clair qu’aucun des deux belligérants n’est en mesure de remporter une victoire militaire lui permettant d’imposer ses vues à son ennemi. Les Russes ne défileront jamais à Kiev (bien que certains attaquants de février 2022 eussent emporté, dans leurs paquetages, des tenues de parade) et les Ukrainiens ne reprendront jamais Marioupol.

Dans cette guerre, on est arrivé à une situation où les deux belligérants ne font que perdre, sans que les sacrifices consentis ne permettent de dessiner, pour l’un ou l’autre camp, la moindre issue victorieuse. Les Russes et les Ukrainiens se détruisent mutuellement leurs infrastructures. Les Ukrainiens ont détruit une partie importante de la capacité russe de raffinage. Leur but est d’assécher le financement russe de la guerre. En miroir, les Russes, par des bombardements incessants, ont rendu le port d’Odessa inopérant, afin d’empêcher l’Ukraine d’exporter ses céréales et ses engrais.

La réalité est que nous, Européens de l’Ouest, sommes confrontés à une dangereuse montée aux extrêmes à l’est de notre continent. Toujours plus d’armes construites ou livrées, toujours plus de bombardements, toujours plus de destructions, toujours plus de morts dans la jeunesse. Dans cette guerre d’usure, l’intensité ne faiblit pas, comme ou pourrait s’y attendre après plus de 1600 jours ; elle croît.

La question que nous devons désormais nous poser est donc la suivante : sommes-nous en train de marcher vers la troisième guerre mondiale comme des somnambules ? Cette expression avait été utilisée par l’historien australien Christopher Clark dans son ouvrage publié en 2012, The Sleepwalkers, qui analysait les enchaînements ayant, au cours de l’été 1914, mené d’un mini-problème ethnique à Sarajevo (ville dont 99% des Européens ignoraient ne serait-ce que l’existence) au déclenchement d’une guerre mondiale, où l’Europe allait littéralement se suicider.

Notre problème est que la Russie, que nous contrecarrons par nos sanctions économiques et nos livraisons d’armes à l’Ukraine, est dotée d’un immense arsenal nucléaire. Il ne faudrait pas qu’une guerre civile entre slaves orthodoxes dégénère en un conflit général sur le continent européen, avec possible usage de bombes nucléaires par les Russes, au cas où leur armée serait acculée.

La première guerre mondiale, qui était une guerre civile européenne, avait gravement affaibli les vieilles nations européennes, mais elle avait politiquement et économiquement beaucoup profité à l’Amérique, entrée tardivement dans la bataille. Après une trêve de vingt ans, une seconde guerre chaude de six ans, puis une guerre froide de 44 ans, l’Amérique l’avait brillamment emporté comme leader incontesté de l’Occident et première puissance mondiale, politique, militaire, économique.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Si l’Europe occidentale, à la suite de quelque provocation militaire ou diplomatique, venue de l’un ou l’autre des belligérants, se trouvait soudainement en guerre avec la Russie, il est pratiquement certain que la protection de l’Amérique ne jouerait pas et que les intimidations nucléaires se borneraient aux frontières de l’Europe.

L’Amérique n’ayant pas réussi à obtenir un arrêt des hostilités en Ukraine (ce n’est pas faute d’avoir essayé), il devient crucial que les puissances européennes, qui seraient les premières visées par une montée à l’apocalypse, relancent leurs efforts diplomatiques avec la Russie pour maintenir un canal de discussion en permanence ouvert avec elle. Nombreuses sont les guerres qui ont été commencées sur une méprise, un malentendu, une information erronée ou volontairement déformée.

Il faut à cet égard saluer l’utilité des contacts discrets et non officiels, qui ont eu lieu à Vienne en juillet 2026, grâce à l’ONG suisse Dialogue Humanitaire, entre des anciens responsables européens et russes. On ne sait pas qui représentait la Russie, mais il y avait du côté européen la crème de la crème : le Français Pierre Vimont, ancien secrétaire général du Service européen pour l’action extérieure, l’Allemand Markus Ederer, ancien ambassadeur de l’UE à Moscou, le Britannique Tim Barrow, ancien conseiller à la sécurité nationale de son pays. L’objectif était de sonder les conditions d’une éventuelle future négociation russo-ukrainienne et de rouvrir un canal de discussion avec le Kremlin.

La géographie étant ce qu’elle est, la Russie existera toujours. Dangereux pour les Européens est le refus de lui parler. Les leçons de morale qu’on inflige aux Russes ont un fondement indéniable en droit international. Mais ce n’est plus l’heure d’en donner, sauf à vouloir aggraver les risques pesant sur notre continent. Sauver de la mort ne serait-ce qu’un seul soldat ukrainien ou russe est plus important que le fantasme de voir Poutine jugé à La Haye comme le fut Milosevic. Dans les relations internationales, la paix est la valeur suprême, pas la justice.

( chronique internationale du Figaro du 26 août 2026)

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