La célébration du 250e anniversaire des États-Unis coïncide avec la mise en échec de leur projet visant à soumettre l’Iran. Le scénario de l’enlèvement du président Nicolás Maduro à Caracas n’a donc pas connu de répétition à Téhéran. Si l’empire le plus puissant de l’histoire a souvent trébuché, il fait face dorénavant à une défiance généralisée — et pour commencer de la part de ses alliés.
par Alexander Zevin
Pour célébrer son 80e anniversaire, le 14 juin, M. Donald Trump a transformé la Maison Blanche en fond de décor d’un combat d’arts martiaux mixtes (MMA). Le titre promotionnel (« Liberté 250 ») de cet événement télévisé faisait référence au quart de millénaire d’existence des États-Unis qui sera commémoré le 4 juillet. La réalité, au-delà des tentes installées sur la pelouse de la Maison Blanche, a donné à ce spectacle un air de fin de l’Empire romain : inflation dopée par la guerre au Proche-Orient, taux de popularité historiquement bas du président des États-Unis, tandis qu’à l’approche des élections de mi-mandat la majorité républicaine est menacée dans l’une et l’autre Chambre du Congrès.
Il faudrait un Juvénal des temps modernes pour commenter le déclin que ce cirque raconte, celui d’une république vertueuse ayant dérivé vers l’oligarchie et l’empire. Pourtant, les tensions et les oscillations entre ces deux pôles existent depuis la fondation des États-Unis, dans le complexe idéologique qu’elle a fait naître : d’un côté, une Constitution vénérée en raison des garanties exceptionnelles qu’elle apportait aux libertés dans un nouveau monde bien distinct de l’ancien ; de l’autre, un phare dont la lumière pouvait éclairer tout le continent dans la course vers la « destinée manifeste », puis à travers les océans via la « doctrine de la porte ouverte » (1). Autant dire que l’exceptionnalisme et l’universalisme ont longtemps rivalisé dans la définition des relations des États-Unis avec le reste du monde.
En 2015, lorsque M. Trump déclare sa première candidature à la présidence, il se range du côté de l’exceptionnalisme américain, version isolationniste. Il pourfend le soutien de ses rivaux républicains à l’invasion de l’Irak en 2003, il promet de renouer des liens avec la Russie et s’interroge sur l’utilité d’une alliance militaire occidentale comme l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). À la fin de son premier mandat, en 2020, il peut se prévaloir de n’avoir déclenché aucune guerre pendant ses quatre ans à la Maison Blanche. Cinq ans plus tard, lorsqu’il redevient président, cette idée de retrait semble demeurer puisque l’un des premiers documents stratégiques de la nouvelle administration insiste : « Les temps où le Proche-Orient dominait la pensée stratégique américaine sont heureusement révolus (2). »
Pourtant, rien qu’entre juin 2025 et juin 2026, les États-Unis ont attaqué le Yémen, l’Iran, la Syrie, la Somalie et bombardé le Nigeria, ils ont enlevé le président du Venezuela, placé Cuba sous blocus énergétique et coulé nombre de petits bateaux avec leurs équipages dans la Caraïbe. Comment expliquer un tel revirement ? Et quelles peuvent en être les conséquences pour l’empire américain ? En dépit de tous les spasmes qui paraissent caractériser le comportement diplomatique de M. Trump, la politique étrangère du pays procède toujours de continuités structurelles. Sans les exigences de divers groupes de pression — internes et externes —, il serait difficile d’expliquer comment un homme qui avait promis de ne mener aucune « guerre stupide » s’est retrouvé à lancer celle que tous ses prédécesseurs, y compris néoconservateurs, avaient refusé d’entreprendre.
La République islamique se trouve en effet dans la ligne de mire des États-Unis depuis 1979, date à laquelle le chah Reza Pahlavi, installé en 1953 lors d’un coup d’État soutenu par les services de renseignement américains et britanniques contre le président démocratiquement élu Mohammad Mossadegh, fut à son tour renversé, mais par la révolution islamique. Les sanctions imposées par le président démocrate James Carter en 1979 après la prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran sont restées en vigueur à de brèves exceptions près. Elles ont été durcies au tournant du siècle par les présidents William Clinton et George W. Bush. M. Barack Obama a poursuivi dans cette voie, réduisant de moitié les revenus pétroliers de Téhéran, avant de proposer d’assouplir les contraintes en échange d’une limitation du programme nucléaire iranien, lequel serait soumis à une supervision stricte de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Un accord en ce sens fut signé le 14 juillet 2015 par les membres permanents du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU), plus l’Allemagne et l’Union européenne. Pourtant, trois ans plus tard, M. Trump le rompait unilatéralement et déclenchait une campagne de « pression maximale » contre l’Iran, que son successeur Joseph Biden allait maintenir. Malgré cela, les Européens ont prétexté le non-respect par l’Iran d’un accord que les États-Unis avaient transgressé pour imposer à leur tour, en 2025, un rétablissement des sanctions.
Affinées au fil des ans dans la poursuite d’un changement de régime en Iran, les techniques américaines de guerre économique recourant à des sanctions primaires et secondaires n’ont donc pas seulement uni les deux principaux partis américains, mais aussi leurs alliés européens. Une telle convergence pourrait même être qualifiée de multilatéralisme — avec, à l’échelle mondiale, l’ONU qui légitime et met en œuvre certaines de ces sanctions (3). Au point que le Conseil de sécurité, parfois accusé d’inefficacité, a trouvé le temps, le 11 mars dernier, d’adopter la résolution 2817 qui condamne les attaques de missiles iraniens contre les États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et la Jordanie — sans mentionner la présence de bases américaines dans sept d’entre eux.
Si M. Trump a commis une erreur politique en attaquant l’Iran, son administration poursuit des objectifs unissant de longue date la classe dirigeante occidentale et ses alliés régionaux. C’est la raison pour laquelle, malgré l’illégalité flagrante de l’attaque israélo-américaine contre l’Iran, celle-ci a suscité si peu de protestations de leur part. L’Europe a même discrètement servi de porte-avions à l’agression : de Fairford en Angleterre à Ramstein en Allemagne, en passant par des bases au Portugal, à Naples et en Crète.
M. Trump avait promis d’en finir avec les guerres stupides ou « sans fin » — pas celles, rapides et intelligentes, menées par lui. L’opération des forces spéciales visant à s’emparer de M. Nicolás Maduro au Venezuela — « un scénario parfait », a-t-il confié au New York Times (2 mars 2026) — a conforté sa conviction qu’il pourrait choisir les prochains dirigeants de l’Iran dans la foulée de l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, profitant de l’implosion du régime et d’un soulèvement populaire. « Je dois être impliqué dans ce choix, comme avec Delcy [Rodriguez] au Venezuela », précisait-il (Axios, 5 mars 2026). De son côté, son ministre de la guerre Peter Hegseth se vanta : « Cela n’a jamais été envisagé comme un combat équitable, et ce n’est pas un combat équitable. Nous les frappons quand ils sont à terre. c’est comme ça. (…) La puissance américaine ne cesse de croître, toujours plus redoutable, toujours plus écrasante (4). »
Or ce fantasme d’atteindre une domination totale sur un ennemi prostré et prosterné est lui aussi ancien ; M. Hegseth n’est que le dernier d’une longue lignée. Le général Curtis Le May, architecte de la théorie du « bombardement stratégique », avait ordonné le raid incendiaire de Tokyo qui tua cent mille personnes le 10 mars 1945, « brûlées, bouillies et cuites à mort ». Plus tard, il se vanta d’avoir « brûlé toutes les villes en Corée du Nord et en Corée du Sud aussi », au cours d’une campagne qui, d’après ses propres estimations, tua 20 % de la population entre 1950 et 1953 (5).
Avant d’être relevé de ses fonctions par le président Harry Truman, le général Douglas MacArthur avait envisagé de « larguer une trentaine de bombes atomiques à travers la Mandchourie » — afin de créer un cordon sanitaire contre les communistes chinois. Au Vietnam, la puissance de l’aviation fit ensuite atteindre de nouveaux sommets de perversité, car l’absence de cibles évidentes — un problème récurrent des guerres aériennes depuis leur début (6) — entraîna un élargissement constant des cibles acceptables, de sorte que la zone de combat s’est étendue pour inclure de nouveaux ennemis (de plus en plus de civils) visés par des armes toujours plus destructrices. En Iran, la même vieille obsession du « ciblage » a reçu un vernis moderne grâce à l’intelligence artificielle — mais l’impulsion fondamentale reste de même nature : les dix premiers jours de guerre aérienne ont conduit à la destruction de plus de 21 000 bâtiments non militaires, dont 17 353 habitations (7).
Malgré cela, l’opération « Epic Fury » s’est enrayée presque aussitôt, dès que la « frappe de décapitation » (contre Khamenei) n’a pas réussi à contraindre ce qui restait de la direction iranienne à s’asseoir à la table des négociations. De l’aveu même de l’ancien commandant britannique de l’OTAN Richard Shirreff, cet assassinat pendant le ramadan était « aussi subtil que d’assassiner le pape sur les marches de la basilique Saint-Pierre pendant la Semaine sainte » (LBC, 4 mars 2026).
La guerre s’est ensuite poursuivie, au rythme des marchés, syncopée par des posts sur les réseaux sociaux. M. Trump a tantôt prédit la fin du conflit, ou des progrès rapides dans les négociations avant l’ouverture des Bourses. Il a ensuite imposé des ultimatums doublés de menaces d’anéantissement lorsque celles-ci étaient fermées. L’ensemble s’est déroulé sur fond d’opérations d’auto-enrichissement. Le 23 mars dernier, par exemple, des transactions ont porté sur des contrats pétroliers à terme pour une valeur de 580 millions de dollars quelques minutes avant que M. Trump ne publie sur son réseau Truth Social un message signalant des discussions « productives » avec l’Iran. Être « commandant en chef » permet d’être bien informé afin de bien spéculer.
Et tout cela, pour quel résultat ? La présence de bases américaines qui devaient les protéger a fait des États du Golfe les cibles de représailles iraniennes. La destruction de radars avancés et de batteries de missiles nécessitera des milliards de dollars et des années de réparation, pendant lesquelles ces États demeureront exposés à des « frappes » sur leurs champs pétroliers, leurs réseaux électriques et leurs usines de désalinisation dont l’accès à l’eau potable de la population dépend.
Voilà qui dépasse largement le cadre d’un simple conflit local. Il pourrait remettre en cause l’accord léonin sur lequel repose la domination mondiale du dollar depuis les années 1970. Car, après que le président Richard Nixon a mis fin à l’étalon-or le 15 août 1971, son secrétaire au Trésor avait négocié un accord avec les Saoudiens : des garanties de sécurité en échange de l’achat d’obligations américaines avec le produit de leurs excédents financiers liés au pétrole, ainsi que l’engagement des pays de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) à fixer son prix en dollars. Cet arrangement a aussi enrichi les industries d’armement britanniques, françaises et surtout américaines puisque les États du CCG sont les plus gros acheteurs d’équipements militaires du monde. Mais qu’en reste-t-il lorsque les pays arabes ne peuvent plus exporter leur pétrole et que la protection américaine ressemble à un jeu de dupes ? En permettant le passage sécurisé du pétrole par le détroit d’Ormuz en échange de paiements en renminbis, l’Iran a déjà esquissé un début de réponse.
Une opération coûteuse pour Tel-Aviv
De la détermination du calendrier de la guerre aux choix des tactiques utilisées pour la mener, le rôle démesuré qu’Israël a joué à chaque étape — ne témoigne pas seulement de la puissance de feu du lobby d’Israël au Congrès, dans les médias et dans l’enseignement supérieur américains (8). C’est aussi le signe de la capacité impériale diminuée des États-Unis. Il n’y a plus aucun expert de l’Iran au département d’État (9). On ironise souvent au sujet de MM. Steven Witkoff et Jared Kushner — émissaires du président Trump qui ne seraient pas versés dans la science nucléaire — alors que c’est bien là leur vocation, s’assurer que la ligne israélienne est suivie.
Pour Tel-Aviv, le coût de l’opération est toutefois élevé : une impopularité croissante aux États-Unis et l’échec du pari avec lequel les Israéliens ont appâté M. Trump. Le régime clérical n’a pas succombé, sa puissance militaire n’a pas été éliminée et l’intégrité territoriale du pays a résisté aux dangers de fragmentation ethnique ou religieuse. Assurément, l’Iran a subi d’énormes dégâts industriels et d’innombrables destructions d’écoles, d’hôpitaux, de bâtiments commerciaux et résidentiels. L’inflation s’est envolée et la fermeture d’Internet a provoqué le chômage de deux millions d’Iraniens supplémentaires (10).
Mais, même si Téhéran n’a pas infligé aux États-Unis une défaite stratégique claire, il a exposé les fragilités de l’empire le plus puissant de l’histoire, tout en étant encerclé par ses bases militaires. Peu de conflits modernes ont eu cet effet. Au Vietnam, au moins quatre ans avaient été nécessaires pour révéler la vanité des prétentions américaines selon lesquelles une guerre serait victorieuse ; avec l’Iran, quatre semaines ont suffi.
Alexander Zevin
Historien, université de la ville de New York (CUNY).
(1) Idéologie messianique, la « destinée manifeste » justifia l’accaparement du Texas en 1845 et l’expansion vers l’ouest. La « doctrine de la porte ouverte » désigne la politique étrangère des États-Unis vis-à-vis de la Chine au tournant du XXe siècle.
(2) « National security strategy of the United States of America », (PDF), Maison Blanche, Washington, DC, novembre 2025.
(3) Lire Perry Anderson, « Le droit international du plus fort », Le Monde diplomatique, février 2024.
(4) Conférence de presse du ministre de la guerre et du chef d’état-major des armées John Daniel Caine, 4 mars 2026, www.war.gov
(5) Richard H. Kohn, USAF Strategic Air Warfare. An Interview With Generals Curtis E. Lemay, Leon W. Johnson, David A. Burchinal and Jack J. Catton, Office of Air Force History, Washington, DC, 1988.
(6) Lire Mathias Delori, « Le mythe des bombardements libérateurs », Le Monde diplomatique, avril 2026.
(7) Serdar Dincel, « 21,720 buildings in Iran hit by ongoing US-Israeli strikes : Iranian Red Crescent », Anadolu, 11 mars 2026, www.aa.com.tr
(8) Cf. Ervand Abrahamian, « Iran under fire », New Left Review, n° 157, Londres, janvier-février 2026.
(9) Carroll Doherty et Jocelyn Kiley, « A look back at how fear and false beliefs bolstered U.S. public support for war in Iraq », 14 mars 2023, www.pewresearch.org
(10) Robert Pape, « The war is turning Iran into a major world power », The New York Times, 6 avril 2026. Cf. aussi Behrang Tajdin, « Iran sees mass redundancies from war with US and Israel », BBC, 21 avril 2026.
