Iran, le prix d’une folie

epuis plus de deux ans, l’armée israélienne bombarde Gaza, mais aussi le Yémen, la Syrie, le Qatar, l’Iran et le Liban. En entraînant les États-Unis dans une guerre contre la République islamique, Tel-Aviv a mis le monde entier en danger : ses équilibres géopolitiques, son organisation par le droit international, mais aussi ses économies toujours dépendantes aux hydrocarbures.

« Fureur épique », c’est le nom de l’opération lancée le 28 février par le président américain : si MM. Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont assigné des objectifs fluctuants à cette aventure militaire, leur commune indifférence aux dégâts d’ores et déjà infligés à la région laisse augurer d’autres conflits. Les Européens, eux, se sont révélés incapables de faire entendre une autre voix. À l’exception notable du président du gouvernement espagnol.

l y a trente-cinq ans, Jean Baudrillard publiait un article au titre provocateur : « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu » (1). Pour le penseur français, la première intervention militaire d’une coalition menée par les États-Unis contre l’Irak (1991) ne fut pas vécue par le public comme un véritable conflit, mais comme un événement médiatique, un « simulacre » où la réalité — de tangibles atrocités — fut absorbée par sa médiatisation. Baudrillard évoquait notamment les grandes mises en scène technologiques qui remplacent l’expérience de la guerre. Mise en scène sur les réseaux sociaux, suivant les codes de la pop culture et du jeu vidéo, l’attaque contre l’Iran déclenchée par Washington et Tel-Aviv donne au même phénomène une autre envergure. La mort est banalisée, elle est même glorifiée dans certains cas (l’assassinat du Guide suprême Ali Khamenei), tandis que l’Iran fait figure de gigantesque cible militaire et n’est plus perçu comme un territoire abritant une population.

Il y a néanmoins une différence de nature manifeste entre cette guerre et celle de 1991. Ce n’est pas au nom du droit international que l’attaque israélo-américaine a été déclenchée, mais sans le moindre égard pour lui (lire « Il faut sauver le multilatéralisme »). Aucun besoin de chercher le moindre consensus, international ou régional. C’est le fait du prince, avec l’assentiment ou le silence coupable des principaux alliés de Washington. À Paris, à Londres et à Berlin, quoi qu’on pense, il n’est pas question de s’opposer à la force brute.

Depuis des années, chercheurs, analystes et journalistes décortiquent la stratégie de M. Donald Trump. Toute l’expertise du monde est mobilisée pour faire l’exégèse des propos ou des décisions d’un dirigeant qui ne dit presque rien de cohérent ni de fiable. Certains s’amusent volontiers à voir dans chacune de ses excentricités une application de son livre, érigé en traité, The Art of the Deal (Random House, 1987). Mais, avec l’agression de l’Iran, une chose saute désormais aux yeux : le président américain ne sait pas ce qu’il est en train de faire. Derrière la véhémence des discours, y compris à l’égard des « alliés » traditionnels de son pays, se cache un personnage qui ne cesse de se contredire et qui a tout de l’homme manipulable.

La genèse de l’attaque américaine contre la République islamique est particulièrement opaque. Dans les premiers jours, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a commencé par déclarer que les États-Unis réagissaient après avoir appris qu’Israël prévoyait de frapper l’Iran, et tous les rétropédalages qui ont suivi peinent à convaincre. Le Washington Post a d’ailleurs rapporté que les débats avec les dirigeants du Congrès, quelques jours avant le début de la guerre, portaient sur une question précise : fallait-il attaquer aux côtés d’Israël ou attendre une riposte iranienne contre les forces américaines dans la région ? Et c’est la première option qui a fini par être privilégiée. En somme, les Américains n’ont répondu à aucune menace iranienne, comme l’ont notamment indiqué Mme Tulsi Gabbard, directrice du renseignement national, et M. Joe Kent, ancien directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, qui affirmait dans sa lettre de démission : « L’Iran ne représentait aucune menace imminente pour notre nation. Il est clair que nous avons commencé cette guerre sous la pression d’Israël (2). » L’attaque est survenue pendant les négociations sur le dossier nucléaire à Genève, et alors qu’un accord semblait envisageable, selon les médiateurs omanais et le Guardian (17 mars).

Difficile, dans ces conditions, de ne pas reconnaître qu’il s’agit d’une guerre israélienne. Et c’est ce qui la distingue de l’invasion de l’Irak en 2003 — tout aussi illégale et mensongère, mais foncièrement américaine : elle ne correspond ni à des intérêts américains clairement identifiés, ni à la politique annoncée par M. Trump. Bien sûr, ce dernier prétend faire la guerre pour avoir la paix, et nul n’ignore les enjeux économiques — après le Venezuela, qui détient les plus grandes réserves de pétrole du monde, il s’attaque à l’Iran (troisième réserve mondiale). Mais l’hypothèse de la prise du marché mondial des hydrocarbures suppose que les Américains soient en mesure d’occuper et de contrôler ces deux pays. Pour l’instant, cette guerre a déjà coûté des dizaines de milliards de dollars, sans parler des conséquences internes. Une hausse durable du prix du pétrole est de nature à peser sur la consommation et à ralentir l’économie.

En d’autres termes, l’impérialisme des États-Unis transparaît dans le mode d’action (l’impunité et les menaces de crimes à grande échelle), mais pas dans la finalité. Aucun objectif de guerre n’a été clairement fixé, M. Trump donnant même l’impression de pouvoir s’arrêter à tout moment pour crier victoire, sans indiquer clairement à quoi celle-ci renverrait. Quelle que soit l’issue de ce conflit, il est acquis que la puissance américaine est essentiellement au service d’un acteur tiers : Israël. Sur le plan strictement militaire, ce que le président américain a appelé une « excursion » ressemble à une série d’erreurs d’appréciation, aussi bien des conséquences économiques que des capacités de riposte de Téhéran à l’échelle régionale.

Pour Israël, non seulement l’appui américain est essentiel d’un point de vue militaire et logistique, mais il permet d’entretenir le récit d’une guerre civilisationnelle entre « l’Occident » et la République islamique appuyée par ses alliés régionaux. Neutraliser le « régime des mollahs » est un objectif qui fait consensus en Amérique du Nord et en Europe. Mais, en pratique, la guerre a précisément fait basculer l’Iran de la politique (soulèvements populaires, largement réprimés par le régime) vers la géopolitique (conflit régional), tandis que la population est de plus en plus fragilisée (cent mille personnes auraient fui la capitale dès les deux premiers jours de l’attaque). On relèvera aussi que le soutien constant de M. Trump à M. Benyamin Netanyahou ne semble pas avoir l’assentiment de sa propre population (3).

La démocratie n’obsède pas non plus les dirigeants israéliens, davantage préoccupés de leur propre survie politique (dans le cas de M. Netanyahou) ou de la poursuite d’une politique expansionniste. Cette dernière a une dimension structurelle et une autre plus conjoncturelle. D’un côté, la montée en puissance du sionisme religieux se confirme, qu’il soit chrétien (l’ambassadeur américain en Israël Michael Huckabee a déclaré en février 2026 qu’Israël pouvait légitimement étendre son territoire, sans écarter l’hypothèse d’un « Grand Israël » de l’Euphrate au Nil) ou juif (le chef de l’opposition « centriste » Yaïr Lapid a repris cette idée de « frontières bibliques »). De l’autre, il existe depuis octobre 2023 une volonté israélienne de jouir pleinement du « soutien inconditionnel » initial accordé par l’Occident (soutien qui ne s’est jamais tout à fait érodé, comme en témoigne l’absence de sanctions en réponse aux nombreux crimes commis) en multipliant les conquêtes. L’escalade que représente la guerre contre l’Iran est en cela une diversion parfaite pour ces dirigeants ; il n’est plus question de rendre des comptes pour le génocide à Gaza, mais d’être évalué sur le devenir de la République islamique.

Selon une logique coloniale éprouvée, les caractéristiques diaboliques attribuées à l’autre justifient la négation de ses droits. À Gaza, l’« antiterrorisme » continue de servir de paravent à des exactions régulières, et plus de la moitié de l’enclave est sous contrôle israélien. En Cisjordanie, le mépris pour l’Autorité palestinienne (et le rejet de toute perspective d’État palestinien) s’accompagne d’une accélération sans précédent de la colonisation. En Syrie, la méfiance à l’égard des nouvelles autorités au lendemain de la chute de M. Bachar Al-Assad favorise la multiplication des attaques et l’extension du territoire occupé dans le Golan (avec une répression comparable à celle qui est exercée en Cisjordanie). Et au Liban, les Israéliens poursuivent leur stratégie de division de la société et de la classe politique au sujet du sort du Hezbollah.

Le « Hezb », tentant de maintenir un semblant d’« axe de la résistance », a répondu symboliquement à l’assassinat de l’ayatollah Khamenei en lançant des roquettes de l’autre côté de la frontière sud. Pour Israël, un prétexte tout trouvé pour reprendre ses bombardements massifs, déplacer une partie de la population (à la mi-mars, près d’un Libanais sur cinq est enregistré comme déplacé) et exiger une « zone de sécurité » jusqu’au Litani. Tel-Aviv peut ainsi conjuguer expansion territoriale et manipulation politique : le Hezbollah est présenté — par une partie des commentateurs et des hommes politiques libanais — comme le bourreau par ricochet. Et on oublie, par la même occasion, qu’Israël maintenait une présence militaire illégale dans le pays, contrevenant aux termes du cessez-le-feu de novembre 2024. C’est d’ailleurs tout le paradoxe de la situation. Les dirigeants libanais et leurs parrains internationaux veulent en finir avec le mouvement chiite et la notion de résistance, au profit d’un État libanais détenteur du monopole de la violence légitime ; mais la poursuite d’une occupation rend inévitable la volonté de résister.

L’attaque israélo-américaine contre l’Iran démontre aussi la faible capacité d’action des monarchies du Golfe. Comptant parmi les principaux acheteurs sur le marché mondial de l’armement (notamment l’Arabie saoudite et le Qatar, respectivement troisième et quatrième), ces États subissent une déflagration qui les concerne directement, sans pour autant clarifier leurs intentions et stratégies. Les répliques iraniennes, des attaques contre des installations pétrolières et gazières à la fermeture du détroit d’Ormuz, menacent pourtant directement leurs économies. Israël espère qu’un tel chaos pourrait conduire à un front commun contre l’Iran, mais les monarchies semblent très réticentes. Pour Téhéran, le danger qui pèse sur l’économie mondiale est un moyen de pression sur Washington.

Certaines nuances et certains différends ne doivent pas être négligés. Si les Émirats arabes unis ont décidé d’apparaître comme des partenaires privilégiés de Tel-Aviv dans la région, rien n’indique que Riyad et Doha s’apprêtent à miser pleinement sur une « paix israélienne » au Proche-Orient. Pour un pays qui entend jouer un rôle de puissance régionale incontournable comme l’Arabie saoudite, deux problèmes pourraient bien continuer de se poser au lendemain de la guerre actuelle : d’une part, l’aventurisme émirati (au Yémen, notamment) est de moins en moins accepté ; d’autre part, la priorité accordée systématiquement par Washington aux intérêts israéliens invite à n’accorder qu’une confiance limitée à la protection américaine et à poursuivre la diversification des partenariats. Plus fondamentalement, la fuite en avant confirmée par cette attaque fait apparaître Israël comme la principale menace régionale, y compris auprès d’États aussi différents que l’Arabie saoudite et la Turquie.

Face à cette guerre, la Chine et la Russie confirment leur capacité d’adaptation à des événements dont le cours leur échappe en grande partie. Pour la première, le problème se pose en des termes avant tout économiques. Mieux armé que d’autres (stocks pétroliers, diversification partielle des approvisionnements…), Pékin peut toutefois craindre une perturbation durable des flux énergétiques et une escalade qui pèserait sur le commerce mondial, tandis que Moscou est souvent présenté comme le grand bénéficiaire de cette guerre (lire « Moscou, grand gagnant ? »). Pour l’un et l’autre, l’équation reste simple. Contrairement à Washington, ils maintiennent des canaux de communication avec l’ensemble des acteurs de la région et prônent la désescalade. Mais tout recul de l’influence américaine du fait d’une énième guerre désastreuse constitue une aubaine. En attendant, la « désoccidentalisation » du monde n’empêche pas les peuples de subir les réflexes occidentalistes.

(1) Jean Baudrillard, « La guerre du Golfe n’a pas eu lieu », Libération, Paris, 29 mars 1991 (publié aux éditions Galilée la même année).

(2Cf. la lettre de démission de M. Joe Kent en date du 17 mars 2026.

(3) Lire Serge Halimi, « Même les Américains se lassent d’Israël », Le Monde diplomatique, décembre 2025.