« Il n’y a pas de Ajar » de Delphine Horvilleur par Lydie Léa Chaize

Lydie Léa Chaize, journaliste

 « Poètes, vos papiers » écrivait Léo Ferré en 1957 ! Est-ce la clairvoyance du poète rebelle qui fait écho aujourd’hui, à cette crispation identitaire, dont on parle depuis si longtemps ?… Quel est donc ce monde qui s’acharne à détruire en nous toute spontanéité, tout « souffle » susceptible de nous transporter vers un ailleurs, plus inspirant, plus poétique… Nous vivons dans le culte des idoles et de l’Identité : français de souche ou hors sol, laïque, athée, catholique, religieux, antisémite, hétéro, gay, trans, asexuel, végan, …. Cette fibre identitaire nous envahit, nous morcelle, nous déshumanise. Quand allons-nous vraiment nous humaniser ?

C’est contre ces multiples replis identitaires que Delphine Horvilleur s’insurge. Obnubilée, passionnée, depuis son enfance par Romain Gary, elle écrit, quarante ans plus tard, sa première œuvre théâtrale « Il n’y a pas de Ajar ». S’inspirant de « l’une des plus grandes supercheries intellectuelles du XX ème siècle », du célèbre écrivain.

Romain Gary, diplomate, écrivain, aviateur, résistant (Compagnon de la Libération), scénariste, premier prix Goncourt en 1956 pour son roman « Les Racines du Ciel». Il récidive en obtenant un deuxième prix Goncourt en 1975 pour son roman « La Vie devant soi », publié sous le pseudonyme Emile Ajar.

Sur scène, la pièce commence, en substance, par cette interjection savoureuse, claquant comme une farce. « Je m’appelle Ajar, Abraham Ajar, initiales AA. »
Delphine Horvilleur, conteuse hors pair, vient de créer le fils imaginaire de Emile Ajar, Abraham Ajar. Ce personnage, non identifiable c’est-à-dire, sans âge, mais tout à la fois, chrétien, juif, musulman, homme, femme, souris… est reclus dans une cave dénommée « le trou juif ». Ce trou symbolise la contrainte et évoque ce mystère effrayant de l’Etre, que nous portons en nous et que nous refoulons dans le « puits » sans fond de l’inconscient. Dans cette obscurité, Abraham Ajar devient l’étendard du combat contre les obsessions identitaires.

ll n’y a pas de Ajar – ©Pauline Le Goff.

Passant de l’ombre à la lumière, la comédienne Johanna Nizard est fascinante. Avec une dextérité étonnante elle se transforme devant nous, tour à tour en homme ou en femme, et nous explique, entre autres, avec des jeux de mots et beaucoup d’humour, la signification de son prénom biblique Abraham, évoquant l’indispensable circoncision pour l’homme juif. Une magnifique artiste incontournable !… Qui nous exhorte : « Delphine Horvilleur invite tous les spectateurs, croyants, non-croyants, à s’exiler d’eux-mêmes, à partager sa vision d’un théâtre qui parle de notre époque, avec humour, en se penchant sur le passé pour mieux construire ».

Oui ! Delphine Horvilleur nous offre un texte fort, sans état d’âme, sans certitude, qui dérangera peut-être certains conformistes, mais qui décrit, avec un humour parfois cinglant, un monde contemporain sans âme. Quelques réflexions drôles sur la Bible, la Kabbale et le nom ineffable du Dieu des juifs nous incitent à nous libérer des catégories dans lesquelles nous sommes contraints… « Seule la fiction de soi, la réinvention permanente de notre identité est capable de nous sauver. L’identité figée, celle de ceux qui ont fini de dire qui ils sont, est la mort de notre humanité « , écrit-elle.

L’autrice ne cherche pas à séduire mais à convaincre, tout en dénonçant des contre-vérités qui nous assassinent ! … Qu’est-ce qu’être soi ? Sommes-nous ce que nous pensons être ? Sommes-nous ce que vous croyez que nous sommes ?… Pour paraphraser Romain Gary qui affirmait : « Je ne suis pas ce que vous croyez que je suis » et « J’ai tout essayé pour me soustraire, mais il n’y a rien à faire, on est tous des additionnés ».

 Comment nous détacher de nos origines, de nos filiations, dont nous nous sentons parfois prisonniers ? Est-on l’enfant d’une lignée ou bien des livres que l’on a lus ? Autant de questions philosophiques et théologiques soulevées avec dérision. Pour Delphine Horvilleur : « L’humour est un puissant vecteur de théologie ». Tandis que Romain Gary a a écrit : « L’humour est une affirmation de supériorité de l’homme par rapport à ce qui lui arrive ».

C’est aux Plateaux Sauvages à Paris (20ème), vaste lieu culturel emblématique, que nous avons assisté   à la Générale de ce moment de théâtre tout à fait singulier.  Dans une mise en scène hypnotique de Arnaud Aldigé et Johanna Nizard ; la scénographie et les effets de lumière de François Menou, parachevant le tout.      

Delphine Horvilleur, femme rabbin mais, pas que… Elle est journaliste, autrice de nombreux livres et dirige la revue de pensées juives « Tenou’a ». Désormais, elle est aussi une merveilleuse conteuse et une autrice pour le théâtre. Quel talent !

Un spectacle à voir absolument.


En tournée en 2022:

  • Théâtre de Suresnes Jean Vilar (92), le 8 novembre
  • Théâtre de Sens , le 18 novembre 2022
  • Théâtre Romain Rolland de Villejuif (94), du 29 novembre au 3 décembre
  • Théâtre du Rond-Point (75), du 13 au 23 décembre

En tournée en 2023

  • Théâtre de Chelles (77), le 28 janvier
  • Théâtre Montansier de Versailles (78), les 3 et 4 février
  • Théâtre liberté-Scène nationale de Toulon (83), du 7 au 9 février
  • Les Théâtres de  Maisons-Alfort (94), le 16 février