Pourquoi nous n’arrivons pas à passer du « Je » au « Nous » — et pourquoi le Liban peine encore à devenir lui-même
Bernard Raymond Jabre
Cet article s’adresse tout particulièrement à Edmond Rabbath, en écho à son article sur l’attente. Il voudrait prolonger cette réflexion par une question qui me paraît décisive pour le Liban : pourquoi avons-nous si souvent appris à attendre d’être sauvés par les autres, plutôt qu’à devenir collectivement les auteurs de notre propre destin ?
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Il existe au Liban une étrange permanence. À chaque crise, à chaque effondrement, à chaque guerre, à chaque vacance politique, à chaque catastrophe économique, le même réflexe revient : attendre.
Attendre que quelqu’un intervienne. Attendre que quelqu’un impose une solution. Attendre Paris, Washington, Riyad, Téhéran, Doha, le Vatican, l’ONU, le FMI, la Banque mondiale ou quelque conférence internationale qui, depuis l’extérieur, viendrait réparer ce que nous n’avons pas réussi à régler entre nous.
Comme si le Liban devait toujours être sauvé par quelqu’un.
Cette attitude n’est pas simplement une faiblesse psychologique. Elle est profondément enracinée dans notre histoire politique, dans notre organisation communautaire, dans notre économie et jusque dans notre manière de concevoir l’État.
Le plus inquiétant n’est d’ailleurs pas que les puissances étrangères aient influencé le Liban. Tous les petits États situés au croisement de grandes puissances connaissent ce phénomène. Le problème est ailleurs : nous avons progressivement appris à considérer l’intervention extérieure comme une composante normale de notre vie politique.
Nous n’attendons plus seulement l’aide de l’extérieur. Nous attendons souvent de l’extérieur la décision que nous ne sommes plus capables de prendre ensemble.
Un pays habitué aux protecteurs
L’histoire du Liban a longtemps été celle de communautés cherchant des protections. Les alliances extérieures ont changé selon les époques, mais le mécanisme est resté étonnamment stable.
Lorsqu’une communauté se sent menacée, son premier réflexe n’est pas toujours de renforcer l’État commun. Elle cherche un protecteur plus puissant qu’elle. L’une regarde vers la France ou l’Occident. Une autre vers le monde arabe ou les pays du Golfe. Une autre vers l’Iran. D’autres encore vers les États-Unis, la Syrie ou d’autres puissances régionales.
Chaque groupe possède son histoire, ses peurs, ses traumatismes et ses raisons. Mais la conséquence collective est dramatique : au lieu de construire une maison commune suffisamment forte pour protéger tout le monde, chacun cherche une assurance à l’extérieur de la maison.
Et lorsque tout le monde agit ainsi, la maison ne peut jamais devenir véritablement solide.
Nous avons alors créé une étrange géométrie politique dans laquelle chaque communauté négocie simultanément avec les autres Libanais et avec ses références extérieures. C’est précisément là que commence la fragilité de la souveraineté.
Un État souverain n’est pas seulement un territoire avec un drapeau et des frontières. C’est une communauté politique dont les citoyens acceptent que leurs conflits fondamentaux soient arbitrés à l’intérieur de leurs propres institutions. Lorsque les grands arbitrages doivent constamment venir d’ailleurs, la souveraineté devient formelle.
La faiblesse de l’État devient une manière de vivre
Dans un État fonctionnel, le citoyen qui rencontre un problème se tourne vers une institution. Il va devant un juge. Il s’adresse à une administration. Il vote. Il exige des comptes. Il fait appliquer un droit.
Au Liban, l’itinéraire est souvent différent. On cherche quelqu’un : un député, un ministre, un chef communautaire, un responsable de parti, une connaissance, un cousin, un notable, une ambassade, un intermédiaire.
Le système ne fonctionne donc pas d’abord par institutions. Il fonctionne par relations. Et cette différence change tout.
Car l’institution est impersonnelle. Elle devrait appliquer la même règle à celui que l’on connaît et à celui que l’on ne connaît pas. Le réseau fonctionne exactement à l’inverse : il protège celui qui appartient au cercle.
La logique de l’État dit : « Vous avez ce droit parce que vous êtes citoyen. » La logique clientéliste dit : « Vous avez obtenu cette faveur parce que vous connaissez quelqu’un. »
C’est ainsi que s’installe une véritable dépendance politique. Et cette dépendance produit ensuite son propre cercle vicieux.
Plus l’État est faible, plus le citoyen a besoin de son réseau. Plus le citoyen a besoin de son réseau, plus le chef politique devient indispensable. Plus le chef politique devient indispensable, moins il a intérêt à construire un État capable de se passer de lui.
La faiblesse institutionnelle finit alors par ne plus être seulement un échec. Elle devient un système.
Même notre économie a longtemps regardé vers l’extérieur
Cette culture de dépendance ne se limite pas à la politique. Elle existe également dans notre modèle économique.
Pendant des décennies, une partie considérable de la prospérité libanaise a reposé sur de l’argent venant d’ailleurs : transferts de la diaspora, capitaux du Golfe, tourisme, dépôts bancaires, investissements étrangers, programmes internationaux et aides.
Nous avons développé une extraordinaire capacité à attirer de l’argent. Mais beaucoup moins à construire une économie productive suffisamment solide pour créer durablement de la richesse à l’intérieur du pays.
Cette différence est fondamentale. Une économie qui produit apprend à compter sur elle-même. Une économie qui attire constamment des ressources extérieures risque progressivement de croire que sa survie dépend de leur retour.
Lorsque la catastrophe financière est survenue, le réflexe a donc été presque immédiat : qui va nous donner l’argent ? Le FMI ? La Banque mondiale ? Les pays du Golfe ? La France ? La communauté internationale ? La diaspora ?
La question est légitime. Mais elle devrait venir après une autre : qu’allons-nous changer nous-mêmes pour que cet argent ne soit pas une nouvelle perfusion destinée à maintenir le même système en vie ?
Car aucun financement extérieur ne sauvera durablement un pays qui refuse de réformer ses propres institutions. On peut remplir un réservoir percé. On ne résout pas pour autant la fuite.
Nous sommes devenus extrêmement habiles à expliquer pourquoi les autres sont responsables
Le Liban a réellement subi les interventions étrangères, les guerres régionales, les occupations, les rivalités internationales et les conséquences de conflits qui le dépassaient. Il serait absurde de le nier.
Mais cette réalité peut devenir une excuse. La Syrie. Israël. L’Iran. Les États-Unis. Les Palestiniens. L’Arabie saoudite. La France. Les grandes puissances. Le système financier international.
À force de chercher les causes de nos malheurs exclusivement à l’extérieur, nous risquons d’oublier une question infiniment plus inconfortable : et nous ?
Qui a accepté le clientélisme ? Qui a entretenu les déficits publics ? Qui a fermé les yeux sur la corruption ? Qui a voté pour les mêmes responsables ? Qui a accepté les administrations hypertrophiées ? Qui a accepté qu’une intervention politique puisse contourner un droit ? Qui a accepté que la justice soit parfois paralysée lorsque les intérêts deviennent trop puissants ? Qui a accepté que les services fondamentaux de l’État soient remplacés par des systèmes privés ou communautaires ?
Nous avons parfois développé une culture politique extraordinaire de l’explication. Nous savons parfaitement expliquer pourquoi le Liban échoue. Mais expliquer n’est pas agir.
Et plus grave encore : expliquer la responsabilité des autres peut parfois devenir une manière élégante d’éviter la nôtre.
Le grand paradoxe libanais
Ce qui rend tout cela particulièrement troublant est que le Libanais n’est absolument pas incapable d’agir. Bien au contraire.
Le Libanais individuel possède souvent une énergie remarquable. Il entreprend. Il commerce. Il voyage. Il émigre. Il reconstruit. Il crée des entreprises. Il finance l’éducation de ses enfants. Il développe des réseaux à travers le monde. Il réussit souvent dans des environnements beaucoup plus compétitifs que celui du Liban.
Notre problème n’est donc pas l’initiative individuelle. Notre problème apparaît lorsqu’il faut transformer cette initiative individuelle en projet collectif.
Nous savons construire notre maison. Nous avons beaucoup plus de difficulté à construire la ville.
Nous savons protéger notre famille. Nous avons plus de difficulté à protéger le citoyen que nous ne connaissons pas.
Nous savons défendre notre communauté. Nous avons plus de difficulté à défendre une institution qui devra éventuellement prendre une décision contraire à nos intérêts particuliers.
Et nous arrivons ici au cœur de la question libanaise.
Pourquoi n’arrivons-nous pas à passer du « Je » au « Nous » ?
Peut-être parce que, dans notre histoire, le « Nous » n’a jamais complètement réussi à devenir plus rassurant que le « Je ».
Le premier cercle de confiance reste la famille. Puis viennent le clan, le village, la communauté, le parti, le réseau. L’État arrive beaucoup plus loin.
Or un destin commun ne peut naître que lorsque le citoyen croit que l’intérêt collectif est capable, au moins à long terme, de protéger son intérêt personnel. C’est précisément cette confiance qui manque.
Le Libanais se demande : pourquoi respecterais-je la règle si l’autre va la contourner ? Pourquoi payerais-je mes impôts si l’argent sera gaspillé ? Pourquoi renoncerais-je à ma protection communautaire si je ne suis pas certain que l’État me protégera ? Pourquoi accepterais-je une justice indépendante si elle peut se retourner contre mon propre camp ? Pourquoi sacrifierais-je une partie de mon intérêt immédiat à un bien collectif auquel je ne crois plus ?
À chacune de ces questions, individuellement, la réaction paraît rationnelle. Collectivement, elle produit pourtant une catastrophe.
Car lorsque tout le monde cherche à se protéger individuellement contre la faiblesse du système, chacun contribue involontairement à maintenir cette faiblesse.
Le « Je » devient alors parfaitement rationnel. Et le « Nous » devient impossible.
Le vrai drame est peut-être là
Le Liban ne souffre peut-être pas principalement d’une absence d’identité. Il souffre d’une multiplication d’identités qui n’ont jamais pleinement accepté de se transformer en destin commun.
Nous avons des mémoires différentes. Des héros différents. Des traumatismes différents. Des récits historiques différents. Parfois même des lectures différentes des mêmes événements.
Chaque communauté enseigne sa peur. Chaque famille transmet ses blessures. Chaque groupe conserve ses morts. Mais qui enseigne véritablement l’histoire commune ?
Qui raconte aux enfants libanais non pas seulement ce que leur communauté a subi, mais ce que les autres ont subi également ?
Un peuple ne devient pas une nation parce qu’il oublie ses différences. Il devient une nation lorsqu’il décide que ses différences n’empêcheront plus son avenir commun.
Voilà précisément ce qui reste inachevé. Nous habitons le même territoire. Nous utilisons le même passeport. Nous partageons la même monnaie, les mêmes routes, les mêmes catastrophes économiques, les mêmes coupures d’électricité, les mêmes crises et les mêmes inquiétudes.
Mais partager les mêmes problèmes ne suffit pas à fabriquer un destin commun. Un destin commun suppose de vouloir construire le même avenir.
Le « Nous » exige un sacrifice que nous n’avons pas encore complètement accepté
Passer du « Je » au « Nous » ne consiste pas à prononcer de grands discours patriotiques. C’est beaucoup plus exigeant.
Cela signifie accepter que ma communauté ne possède pas toujours raison. Cela signifie accepter qu’un juge puisse condamner quelqu’un de mon camp. Cela signifie accepter qu’un fonctionnaire soit recruté pour sa compétence plutôt que parce qu’il appartient à mon réseau.
Cela signifie accepter qu’une administration m’impose la même règle qu’à mon voisin. Cela signifie accepter que la loi soit plus forte que mon chef politique. Cela signifie accepter de perdre parfois quelque chose aujourd’hui pour gagner collectivement davantage demain.
Et surtout, cela signifie accepter que le Libanais appartenant à une autre communauté ne soit pas simplement quelqu’un avec qui je dois négocier un partage du pouvoir. Il doit devenir mon concitoyen.
La différence paraît subtile. Elle change pourtant toute la philosophie d’un pays.
Tant que nous penserons le Liban comme une société où plusieurs communautés doivent empêcher les autres de devenir trop puissantes, nous resterons prisonniers d’un équilibre de méfiances.
Lorsque nous commencerons à le penser comme une communauté de citoyens cherchant à construire ensemble un État, quelque chose de profondément nouveau deviendra possible.
Aucun sauveur ne peut accomplir cette transformation à notre place
Voilà pourquoi l’attente permanente d’un sauveur extérieur est finalement tellement dangereuse.
Une puissance étrangère peut aider le Liban. Elle peut financer, médiatiser, garantir, faire pression, négocier. Elle peut même parfois éviter une catastrophe.
Mais aucune puissance étrangère ne pourra créer à notre place ce qui nous manque le plus : la volonté de vivre ensemble politiquement.
Washington ne peut pas fabriquer notre citoyenneté. Paris ne peut pas construire notre justice. Riyad ne peut pas créer notre administration. Téhéran ne peut pas définir notre intérêt national. Le FMI ne peut pas produire notre morale publique. La Banque mondiale ne peut pas créer notre confiance mutuelle.
Et aucune conférence internationale ne peut décider à notre place que le Liban appartient d’abord aux Libanais.
C’est pourquoi la phrase « Personne ne viendra nous sauver » n’est pas une déclaration de désespoir. Elle pourrait devenir la première phrase de notre maturité politique.
Car tant que nous attendons le sauveur, nous restons dans la position de celui qui subit son histoire. Le jour où nous cessons de l’attendre, une autre question apparaît : que sommes-nous prêts à faire ensemble ?
Et cette question contient peut-être toute la révolution dont le Liban a besoin.
Pourquoi le Liban n’arrive-t-il pas à devenir lui-même ?
Il reste pourtant une dernière question, la plus difficile de toutes. Si le salut ne peut venir que de nous-mêmes, pourquoi le Liban n’arrive-t-il précisément pas à devenir lui-même ?
Parce que, pour devenir soi-même, il faut d’abord savoir qui l’on veut être. Or le Liban a souvent su dire ce qu’il ne voulait pas être, beaucoup moins clairement ce qu’il voulait devenir.
Il ne veut pas être absorbé par son environnement. Il ne veut pas perdre sa pluralité. Il ne veut pas être dominé par une seule communauté. Il ne veut pas renoncer à ses libertés. Mais une identité politique ne peut pas être construite uniquement par le refus. Une nation ne vit pas durablement de ce qu’elle rejette ; elle vit de ce qu’elle choisit ensemble.
Le premier obstacle est donc l’absence d’un récit national suffisamment partagé. Nous disposons d’histoires communautaires très fortes, mais d’une histoire commune trop fragile. Nous avons hérité de mémoires qui se superposent sans toujours se rencontrer. Les mêmes dates peuvent être vécues comme une victoire par les uns, une défaite par les autres, une libération par certains, une occupation par d’autres. Tant que nous ne saurons pas regarder ensemble notre passé, nous aurons du mal à regarder ensemble notre avenir.
Le deuxième obstacle est la peur. Au Liban, le « Je » n’est pas seulement individualiste ; il est souvent défensif. Il protège une famille, une communauté, une identité, parfois une mémoire de guerre. Beaucoup craignent que l’affaiblissement de leur propre groupe ne signifie leur disparition. Dans ces conditions, le compromis n’est plus perçu comme une construction commune, mais comme une concession dangereuse. Chacun veut des garanties avant de faire confiance, alors que la confiance ne peut naître que si chacun accepte de commencer à construire sans garantie absolue.
Le troisième obstacle est que le système récompense encore davantage l’appartenance que la citoyenneté. Dans la vie quotidienne, il peut être plus efficace de connaître un responsable que de connaître son droit. Plus rentable d’avoir un protecteur que de faire confiance à une institution. Plus prudent de compter sur sa famille que sur l’État. Le citoyen qui voudrait agir exclusivement selon la règle commune peut parfois avoir le sentiment d’être le naïf du système. Tant que la vertu civique sera pénalisée et le contournement récompensé, le « Nous » restera moralement souhaitable mais pratiquement coûteux.
Le quatrième obstacle est l’absence d’une expérience durable de l’État impartial. On ne demande pas à une population de croire abstraitement à l’État. Elle y croit lorsqu’elle le voit fonctionner. Lorsqu’un tribunal juge sans téléphone politique. Lorsqu’un concours recrute sans intervention. Lorsqu’un impôt finance effectivement un service. Lorsqu’un policier applique la loi à tous. Lorsqu’un ministre rend des comptes. La confiance nationale n’est pas un sentiment que l’on décrète ; c’est le résultat accumulé de milliers d’expériences institutionnelles réussies. Le Liban en a trop peu offert à ses citoyens.
Le cinquième obstacle tient aux élites elles-mêmes. Un véritable « Nous » libanais réduirait la puissance de tous ceux dont l’autorité repose sur la fragmentation. Si le citoyen est protégé par la loi, il a moins besoin d’un zaïm. Si l’administration fonctionne, il a moins besoin d’un intermédiaire. Si la justice est indépendante, le chef ne peut plus promettre l’impunité. Si la citoyenneté devient plus forte que l’appartenance, le commerce de la peur perd de sa valeur. La division n’est donc pas seulement un héritage du passé ; elle constitue aussi, pour certains, une ressource de pouvoir présente.
Le sixième obstacle est notre extraordinaire aptitude à survivre. Cela paraît paradoxal, mais notre résilience peut elle-même retarder la transformation. Les familles compensent l’État. Les écoles privées compensent l’école publique. Les générateurs compensent l’électricité. Les assurances compensent la sécurité sociale. Les transferts de la diaspora compensent l’économie. Les ONG compensent les administrations. Nous avons développé une société capable de survivre autour de l’État, parfois malgré l’État. Cette capacité nous sauve individuellement, mais elle diminue parfois l’urgence collective de réparer l’État lui-même.
Ainsi se forme le piège libanais : chacun développe une solution privée à un problème public. Et plus ces solutions privées fonctionnent, moins nous construisons la solution collective. Nous devenons extraordinairement compétents pour vivre dans un pays qui fonctionne mal, au lieu de devenir collectivement exigeants pour qu’il fonctionne bien.
Mais il existe un obstacle encore plus profond : nous n’avons pas encore défini ce que nous sommes prêts à sacrifier au Liban commun. Une nation naît lorsqu’il existe quelque chose de supérieur à la somme des intérêts particuliers. Elle suppose que chacun accepte une limite à son pouvoir, à son avantage, à son privilège, parfois même à sa mémoire, pour permettre l’existence d’un espace commun.
Sommes-nous prêts à accepter que personne ne possède le Liban ? Que ni une communauté, ni un parti, ni une puissance étrangère, ni une famille politique ne puisse le considérer comme son territoire ? Sommes-nous prêts à accepter que le Liban ne puisse appartenir pleinement à chacun que s’il n’appartient exclusivement à personne ?
C’est là que se joue le passage décisif du « Je » au « Nous ».
Le Liban ne deviendra pas lui-même lorsqu’une communauté gagnera contre les autres. Il deviendra lui-même lorsque chaque communauté acceptera qu’elle ne peut être pleinement en sécurité que dans un État où les autres le sont également.
Il ne deviendra pas lui-même lorsqu’un nouveau sauveur arrivera. Il le deviendra lorsqu’il n’aura plus besoin d’en chercher un.
Il ne deviendra pas lui-même lorsque nous trouverons enfin l’homme providentiel. Il le deviendra lorsque nous construirons des institutions suffisamment fortes pour que les hommes providentiels deviennent inutiles.
Il ne deviendra pas lui-même lorsque nos différences disparaîtront. Il le deviendra lorsque nos différences cesseront d’être des frontières politiques infranchissables.
Il ne deviendra pas lui-même lorsque nous aurons une seule mémoire. Il le deviendra lorsque nous serons capables de porter plusieurs mémoires sans renoncer à un seul avenir.
Et surtout, il ne deviendra pas lui-même tant que chacun dira : « Que l’autre commence. » Car le « Nous » commence précisément lorsque quelqu’un accepte de faire le premier pas sans être certain que l’autre le fera.
Le véritable combat du Liban n’est donc pas seulement contre la corruption, la dette, le confessionnalisme, la mauvaise gouvernance ou l’ingérence étrangère. Il est plus profond : c’est le combat pour fabriquer un « Nous » qui ne supprime pas les identités mais les dépasse ; un « Nous » capable de dire que la douleur de l’autre compte autant que la mienne ; un « Nous » capable d’accepter une règle commune même lorsqu’elle me dérange ; un « Nous » capable de comprendre que l’État n’est pas le territoire de l’autre mais notre propriété collective ; un « Nous » capable de remplacer la protection du zaïm par la protection de la loi.
Peut-être est-ce cela, finalement, le drame libanais : nous avons réussi à fabriquer des communautés extrêmement résistantes, des familles extraordinairement solidaires, des entrepreneurs audacieux et des individus capables de survivre presque partout dans le monde. Mais nous n’avons pas encore complètement réussi à fabriquer un peuple politique.
Nous avons construit des « Je » puissants. Nous avons construit des « Nous » communautaires. Il nous reste à construire le « Nous » libanais.
Et ce « Nous » ne naîtra ni d’une conférence internationale, ni d’un accord entre puissances, ni d’un miracle financier. Il naîtra le jour où suffisamment de Libanais comprendront que leur sécurité, leur liberté, leur prospérité et même leur identité ne peuvent plus être garanties contre les autres Libanais, mais seulement avec eux.
Ce jour-là, le Liban commencera enfin à devenir lui-même.
Non pas un pays sauvé par les autres, mais un pays capable de se gouverner. Non pas une juxtaposition de communautés protégées, mais une nation de citoyens responsables. Non pas un territoire où chacun défend sa part, mais un destin que chacun accepte de partager.
Alors seulement nous pourrons cesser de demander : « Qui viendra nous sauver ? »
Et commencer enfin à dire : « Nous sommes responsables de ce que nous allons devenir. »
