Terré à Zinten, au sud-ouest de Tripoli, il incarnait un recours controversé face à la déliquescence de la Libye, quinze ans après la révolution de 2011.
Saïf Al-Islam Kadhafi n’était plus qu’un fantôme, une figure nimbée de mystère, recluse en quelques recoins du djebel Nefoussa, entre deux escapades plus ou moins clandestines dans les sables du Fezzan (Sud libyen), survivant précaire et mythique d’un régime déchu vers lequel convergeaient quelques velléités de restauration.
L’hypothèse d’un retour sur la scène du fils du dictateur Mouammar Kadhafi (1942-2011) est désormais levée. Saïf Al-Islam – souvent appelé par son seul prénom – a été assassiné mardi 3 février, à l’âge de 53 ans, à Zinten, cité agrippée aux flancs du djebel Nefoussa, massif montagneux situé à 160 kilomètres au sud-ouest de Tripoli. Les quatre tueurs qui ont fait irruption au domicile de la famille lui assurant protection ne lui ont laissé aucune chance.
Des photos circulant sur les réseaux sociaux libyens montrent le cadavre ensanglanté à l’arrière d’un pick-up Toyota, à peine dissimulé par une couverture. Les gardiens des lieux, Ajmeri Al-Atiri, chef de la milice locale Abou Bakr Al-Siddiq, ainsi que son fils Mohammed, ont également péri dans l’assaut, selon une source tripolitaine.
Par Frédéric Bobin
Saïf al-Islam Kadhafi : anatomie d’une trahison

Une seule question s’impose à quiconque tenterait de percer l’énigme de l’assassinat de Seif al-Islam, le plus connu des fils de Mouammar Kadhafi, personnage aux idées et aux comportements singuliers, héritier présumé d’un homme qui gouverna la Libye de 1969 à 2011. Cette question est simple, mais décisive : qui a levé la protection autour de Seif al-Islam, alors qu’il vivait dans une maison à Zintan, placé sous une surveillance étroite assurée par des forces locales ?
Une chose est certaine : Seif al-Islam a été trahi. Une trahison qui a permis à un groupe armé de pénétrer dans le lieu où il résidait, avec pour objectif son assassinat.
Les observateurs avertis du dossier libyen s’accordent largement pour écarter l’hypothèse selon laquelle des forces locales, agissant seules, auraient pu être à l’origine de l’opération visant Seif al-Islam. Celui-ci jouait un rôle à la fois sur la scène intérieure et à l’extérieur du pays, et s’était préparé à succéder à son père — ou du moins le croyait-il. Or, il n’existe pas en Libye de forces locales capables, à elles seules, de mener une opération de cette nature, exigeant un tel degré de coordination et de professionnalisme.
Il s’agissait, en réalité, de régler des comptes avec toute force, interne ou externe, susceptible de soutenir le fils de Mouammar Kadhafi et de l’aider à accéder un jour à la présidence. Il convient de rappeler, à cet égard, que les élections présidentielles prévues en 2021 furent annulées dès lors que des sondages révélèrent que la victoire de Seif al-Islam constituait une hypothèse sérieuse.
Au cours des derniers mois, l’irruption de nouveaux acteurs sur la scène libyenne, tels que le Pakistan et l’Inde, n’est pas passée inaperçue. Il ne s’agit pas d’y voir la preuve d’un rôle pakistanais ou indien dans l’assassinat de Seif al-Islam, mais bien le signe d’un élargissement du conflit et des convoitises autour de la Libye.
Le pays reste déchiré par des lignes de fracture entre l’Est et l’Ouest. À l’Est, les forces de Khalifa Haftar et de ses trois fils — Saddam, Khaled et Belkacem — exercent leur domination. À l’Ouest, le pouvoir est détenu, dans certaines limites, par le gouvernement d’Abdelhamid Dbeibah, lequel, à l’instar de Haftar, a commencé à s’appuyer sur ses propres fils. Toutefois, l’événement le plus marquant survenu en Libye il y a environ deux mois demeure la mort du chef d’état-major libyen, Mohamed Haddad, alors qu’il se trouvait à Ankara à la tête d’une délégation militaire. Son avion privé, un Falcon ancien, s’est écrasé peu après son décollage. Les circonstances de l’accident demeurent obscures. L’appareil transportait l’un des plus hauts responsables militaires libyens, dont la nature exacte de la coordination avec la Turquie reste inconnue, alors même qu’Ankara entretient des relations étroites avec le gouvernement Dbeibah d’un côté, et avec les mouvements islamistes libyens de l’autre.
L’essentiel, aujourd’hui, est qu’un acteur majeur a quitté la scène libyenne, pour des raisons à la fois internes et externes. Cela ne signifie pas pour autant que Seif al-Islam ait été un homme politique d’exception. Il fut avant tout un personnage qui connaissait le monde et tenta, à un moment donné, d’y jouer un rôle, malgré l’opposition de son père, lequel l’empêcha d’aller trop loin dans les relations qu’il avait nouées avec des pays occidentaux et certains cercles américains.
En réalité, Seif ne disposait pas des moyens nécessaires pour mettre en œuvre les réformes auxquelles il aspirait. Sa capacité à disposer des fonds de l’État libyen est toujours demeurée limitée. Mouammar Kadhafi, conscient que l’argent constituait l’une des principales sources de son pouvoir, conserva un contrôle total sur les ressources du pays. Il n’accepta jamais de partager l’autorité absolue, pas même avec l’un de ses fils.
De ce point de vue, Saif fut en permanence un acteur secondaire tant que son père resta en vie, malgré l’image qu’il cultivait de réformateur et de représentant d’un avenir possible pour une Libye que Mouammar Kadhafi avait su transformer en État paria. L’échec du projet de chaîne de télévision satellitaire qu’il lança en Libye en constitue une illustration éloquente. Les employés de cette chaîne connurent une situation dramatique lorsque les financements qui lui étaient destinés furent brusquement interrompus, alors même que Seif en assurait la supervision.
Seif al-Islam ne fut pas seulement marginalisé à l’extérieur de la Libye durant les années du régime de son père et de ce que l’on appelait la « Jamahiriya » ; il l’était également à l’intérieur, où existaient des centres de pouvoir directement contrôlés par Mouammar Kadhafi lui-même. Abdallah Senoussi constituait l’un de ces pôles de puissance, tout comme certains frères de Seif, notamment Moatassem et Khamis. D’autres figures proches du père remplissaient des missions spécifiques à son service. Contrairement à une idée répandue, ce ne fut pas Seif qui négocia l’accord par lequel la Libye renonça à ses armes de destruction massive. Cet accord fut conclu par George Tenet, alors directeur de la CIA, qui établit un canal direct avec Moussa Koussa, chef des services de renseignement libyens. C’est Mouammar Kadhafi lui-même qui ordonna l’abandon de ces armes, après avoir compris, à la lumière des échanges entre Tenet et Moussa Koussa, l’inutilité de toute tentative visant à échapper à la surveillance américaine rigoureuse.
Après la mort de son père Mouammar et de la plupart de ses frères, Seif demeura le seul survivant de la famille. Il sut s’adapter à la phase qui suivit la chute du régime. Le chaos qui s’installa en Libye favorisa ses ambitions, un chaos persistant depuis la fin de la « Jamahiriya », résultant à la fois d’une véritable révolution populaire et de l’intervention de l’OTAN, qui poursuivit Kadhafi jusqu’à son élimination physique.
Seul le temps permettra d’identifier ceux qui ont assassiné Seif al-Kadhafi. Les jours à venir diront si l’islam politique en Libye et ses réseaux, bénéficiant d’un soutien extérieur, ont joué un rôle dans l’élimination d’une personnalité susceptible de combler le vide politique dont souffre le pays depuis plus de quatorze ans.
En définitive, Seif al-Islam al-Kadhafi, qui tenta un temps de publier un ouvrage portant son nom, était porteur d’idées politiques largement naïves. Mais il refusa toujours d’entrer dans le jeu de l’islam politique et demeura, à l’instar de son père, profondément hostile à l’idéologie des Frères musulmans et à toutes les organisations issues de la matrice intellectuelle de Hassan al-Banna et de ses compagnons.
Par Khairallah Khairallah
