L’Arabie séoudite et le « jour d’après »

Lindsey Graham, l’Arabie saoudite et le “jour d’après” : amnésie stratégique et politique de la fragmentation

Lorsque le sénateur Lindsey Graham critique les États arabes pour avoir exhorté Donald Trump à ne pas frapper l’Iran — suggérant que cette retenue reviendrait à « défendre les ayatollahs » — il commet une erreur de catégorie qui fausse depuis longtemps la réflexion américaine sur le Moyen-Orient. Ces gouvernements ne défendent ni l’idéologie iranienne, ni la hiérarchie cléricale de Téhéran, ni ses ambitions régionales. Ils défendent quelque chose de bien plus élémentaire : la survie des États dans une région qui a appris, à un coût extraordinaire, ce qui arrive lorsque la souveraineté s’effondre plus vite que des alternatives viables ne peuvent se former.
Pour l’Arabie saoudite, le Qatar et les autres États du Golfe, ce calcul n’a rien d’abstrait. De leur point de vue, l’Iran a déjà subi un revers stratégique significatif : l’érosion de son corridor de communication et de logistique à travers la Syrie, qui reliait autrefois Téhéran à Beyrouth. Cette perturbation à elle seule limite la portée régionale de l’Iran. Elle est proportionnée, tangible et obtenue sans déclencher une guerre régionale. Pour les capitales du Golfe, il ne s’agit pas d’apaisement, mais de prudence. Elles ne voient aucune nécessité stratégique à passer d’un revers à la destruction d’un État.
La critique de Graham est souvent formulée avec une emphase familière, invoquant la vantardise de Donald Trump selon laquelle les États-Unis peuvent mener plusieurs guerres simultanément à faible coût pour eux-mêmes. C’est une formule efficace sur le plan politique intérieur — et révélatrice. Elle repose sur l’hypothèse que la guerre peut être étendue sans être absorbée, que la destruction peut être externalisée et que les conséquences resteront lointaines. C’est précisément cette hypothèse que les capitales arabes rejettent. Pour elles, le coût n’est jamais abstrait ni différé : il est immédiat, proche et structurel.
Avant de s’appuyer aussi lourdement sur ces États, Graham leur doit — ainsi qu’au public américain — une réponse à la question qu’il évite systématiquement : à quoi ressemble le “jour d’après” si Washington avait suivi son conseil et choisi l’anéantissement de l’Iran ? Qui gouverne ? Qui sécurise les frontières ? Qui contrôle les stocks d’armes ? Qui absorbe les réfugiés ? Et qui assume la responsabilité lorsque les États-Unis — soumis aux cycles électoraux et à la fatigue intérieure — finissent inévitablement par passer à autre chose ?
Le problème n’est pas que Graham ne perçoive pas l’Iran comme un acteur malveillant. De nombreux gouvernements arabes partagent ce constat. Le problème est qu’il refuse d’affronter les conséquences de la destruction d’un État vaste et intérieurement complexe, dans une région qui vit déjà dans l’après-coup de multiples effondrements étatiques.

L’Irak et un schéma qui ne s’est jamais refermé

Toute réflexion sérieuse sur l’Iran doit commencer par l’Irak — non comme un simple point de discussion, mais comme une réalité stratégique non résolue. Il se trouve que l’Arabie saoudite avait supplié l’administration Bush de ne pas envahir l’Irak, avertissant que la destruction de l’État irakien fracturerait la région d’une manière qu’aucune puissance extérieure ne pourrait ensuite contrôler. Cet avertissement fut ignoré.
Le projet américain en Irak ne s’est pas simplement soldé par un échec suivi d’une conclusion. Il a fracturé l’État irakien d’une manière dont les répercussions se font encore sentir dans toute la région. Les institutions ont été démantelées plus vite que des remplacements crédibles n’ont pu émerger ; l’autorité s’est vidée plus rapidement que la légitimité n’a pu être reconstruite.
Ce vide s’est métastasé. Il a renforcé les milices, enraciné les entrepreneurs sectaires et permis l’ascension de l’État islamique. Il y eut un moment — dangereusement proche — où l’EI se trouvait à portée de Bagdad. Si la capitale était tombée, les conséquences n’auraient pas été symboliques, mais systémiques.
L’EI n’a pas été « vaincu » au sens ordinaire du terme. Il a été affaibli en tant qu’entité territoriale, mais il s’est adapté, déplacé et a replongé dans la clandestinité. C’est précisément pour cette raison que les États-Unis — sous Trump comme sous ses prédécesseurs et successeurs — ont maintenu des forces en Irak et en Syrie, plutôt que de déclarer le problème résolu. La persistance de l’EI montre que la fragmentation n’a pas été inversée ; elle a été institutionnalisée.
Bagdad a été sauvé non par la force unilatérale seule, mais par une convergence tacite dictée par la nécessité : la puissance militaire américaine et des forces alignées sur l’Iran ont toutes deux agi pour empêcher l’effondrement total de l’Irak. Il ne s’agissait pas d’une coordination diplomatique, mais d’une coexistence fonctionnelle motivée par une crainte commune de la fragmentation.
Cette expérience aurait dû imposer une humilité durable à la stratégie américaine. Le sénateur Graham, toutefois, n’a jamais reconnu l’Irak comme une erreur stratégique. Il l’a traité comme un problème d’exécution plutôt que de conception — une approche qui explique son aisance persistante avec la démolition des régimes, tout en reléguant l’après-coup au second plan.

Syrie, Libye et fragmentation normalisée

Si l’Irak représente la fracture originelle, la Syrie incarne la normalisation de la fragmentation. La Syrie d’aujourd’hui n’est pas simplement un État sortant de la guerre ; c’est une mosaïque d’autorités, de milices, de parrains et de souverainetés conditionnelles. Même lorsque des États arabes œuvrent discrètement à une transition en douceur sous une nouvelle direction, leur priorité n’est pas la punition mais la prévention : empêcher la Syrie de devenir une nouvelle Libye, un État évidé exportant indéfiniment l’instabilité.
La Syrie n’est pas unique ; elle est illustrative. Dans le Moyen-Orient contemporain, dès que l’autorité centrale est perforée, la fragmentation devient une économie. Les milices acquièrent des rôles sociaux, les marchés noirs deviennent une forme de gouvernance, les parrains extérieurs se substituent aux institutions, et la souveraineté se fige en zones.
Cela explique des comportements qui semblent contradictoires vus de loin. Le Qatar et l’Arabie saoudite — jadis rivaux sur les lignes de fracture régionales — ont ravivé une coordination pragmatique. Leur coopération n’est pas idéologique ; elle vise à contenir les dégâts et à éviter la reproduction du modèle libyen.

L’Iran et l’absence du “jour d’après”

Nous revenons ainsi à l’Iran et au silence de Graham sur la question la plus décisive : que se passe-t-il concrètement après une frappe américaine qui détruirait les infrastructures iraniennes ?
Les campagnes aériennes n’affaiblissent pas seulement les régimes ; elles détruisent le tissu conjonctif de l’État : réseaux énergétiques, transports, communications, raffineries, ports et chaînes de commandement. Une fois brisés, ces systèmes ne se reconstituent pas spontanément autour d’institutions démocratiques ou de dirigeants pro-américains. Ils se fragmentent de manière inégale, produisant des zones de contrôle, des économies armées et des autorités concurrentes — des schémas déjà visibles de la Libye à la Syrie, du Yémen au Soudan.
En Iran, la fragmentation ne produirait pas un successeur unique, mais une pluralité : de multiples centres de pouvoir, de nombreux acteurs armés et des revendications idéologiques concurrentes. En termes structurels, de nombreux “Talibans”, et non un seul : des mouvements armés administrant des territoires en l’absence d’un État cohérent. Ce n’est pas une analogie culturelle, mais un modèle institutionnel.
Ce n’est pas une spéculation. C’est la leçon de l’Afghanistan.

Cycles, volatilité et mémoire régionale

Les États arabes comprennent une chose que nombre de faucons à Washington sous-estiment : la puissance américaine est considérable, mais elle n’est pas permanente. La politique étrangère américaine est cyclique, façonnée par les élections, les réactions intérieures et les oscillations morales. L’Afghanistan en est l’exemple le plus clair — non d’une malveillance américaine, mais de son impermanence.
Qu’on attribue l’Afghanistan à un défaut de volonté ou de conception, le résultat pour les acteurs régionaux fut identique : l’abandon au milieu de la fragmentation. Demander aux États de la région d’absorber les conséquences d’un effondrement iranien tout en comptant sur une tutelle américaine indéfinie, c’est leur demander d’ignorer l’histoire récente. Ils ne le feront pas.
C’est pourquoi la volatilité propre à Graham importe. Il a applaudi lorsque l’administration Biden qualifia l’Arabie saoudite d’État paria, puis s’est fait l’avocat enthousiaste du royaume lorsque le prince héritier Mohammed ben Salmane a semblé disposé à rejoindre les Accords d’Abraham. Le principe cède ici fréquemment à l’alignement du moment.
Cette volatilité n’est pas un trait de caractère ; elle produit des positions de politique étrangère détachées de toute responsabilité régionale de long terme — en particulier de la responsabilité du “jour d’après”. Pour Graham, le changement de régime fonctionne comme un solvant universel : à un marteau, tous les problèmes ressemblent à des clous.

Égypte, Jordanie et risque systémique

Le lien entre l’effondrement de l’Iran et le sort d’autres États n’est pas bilatéral ; il est systémique. Lorsqu’un État majeur se brise, l’écologie sécuritaire du Moyen-Orient se fissure avec lui. Les ondes de choc traversent les marchés, les milices, les flux de réfugiés et la prolifération des revendications d’autonomie. Dans ces moments, les États à l’immunité la plus faible — fragilité économique, pressions démographiques, légitimité contestée — deviennent les prochains points de rupture. La Jordanie entre clairement dans cette catégorie de stabilité à faible marge. L’Égypte, en revanche, est plus vaste et davantage ancrée intérieurement, mais elle n’est pas isolée des chocs régionaux.

Ce que cet argument est — et n’est pas

Cet argument ne soutient pas que la fragmentation suit chaque recours à la force, en tout lieu. Il affirme quelque chose de plus précis et plus accablant : dans le Moyen-Orient contemporain, la destruction étatique à grande échelle n’a pas produit de renaissance nationale. Elle a engendré des souverainetés fragmentées, des économies de milices et une instabilité durable. La charge de la preuve incombe à quiconque prétend que l’Iran serait la première exception.
Les États arabes qui appellent à la retenue ne défendent pas les ayatollahs. Ils défendent une leçon apprise à leurs dépens : dans une région marquée par le Yémen, l’Irak, la Syrie, la Libye, la Somalie, le Soudan et l’Afghanistan, jouer à la roulette russe avec de grands États complexes n’est pas une stratégie — c’est une abdication déguisée en fermeté.
Si le sénateur Graham souhaite plaider pour la confrontation, il lui appartient d’expliquer le “jour d’après”. Tant qu’il ne le fait pas, la prudence des régimes arabes ne traduit ni faiblesse ni complaisance, mais la mémoire — et la compréhension lucide de ceux qui restent vivre au milieu des fragments lorsque les États-Unis, comme toujours, tournent la page.

Par Ahmed El-Husseini