Pourquoi ces absences de réaction des pays du golfe aux attaques iraniennes.

Par Par Joanna Farhat

Article traduit de Al Markazia 

 « La sécurité des États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) est indivisible, et nous nous réservons le droit de nous défendre en réponse à toute attaque. » Tel était le message politique adopté lors du dernier sommet du CCG, où il a été réaffirmé que la sécurité des États membres constituait une ligne rouge et qu’aucune agression ne resterait sans réponse.

Cependant, les événements qui ont suivi les dernières attaques iraniennes contre des objectifs situés dans les pays du Golfe n’ont pas correspondu à cette déclaration. Contrairement aux attentes de nombreux observateurs, qui anticipaient une riposte militaire directe, les capitales du Golfe se sont limitées à condamner les attaques et à renforcer leur coordination sur les plans sécuritaire et diplomatique. Cet écart entre le discours officiel et les actions entreprises remet au premier plan une question fondamentale : les États du Golfe ont-ils renoncé à leur politique de dissuasion ou mettent-ils en œuvre une autre forme de gestion du conflit avec l’Iran ?

L’analyste politique Joseph Abi Saad déclare à Al Markazia : « En réalité, analyser la politique des États du Golfe uniquement à travers le prisme de la réaction militaire serait réducteur. Ces pays sont convaincus qu’ils pourraient être laissés à eux-mêmes à tout moment, alors que l’Iran est un voisin avec lequel ils devront continuer à coexister, quels que soient les changements politiques qui pourraient survenir à Téhéran. Les conséquences d’un affrontement militaire entre les pays du Golfe et l’Iran pèseraient sur plusieurs générations, même si le régime iranien venait à changer. Ils ne souhaitent donc pas faire supporter aux générations futures le poids d’un tel conflit. »

Il ajoute que plusieurs facteurs dissuadent les États du Golfe de répondre militairement à l’Iran. Nombre d’entre eux sont liés par des partenariats de défense et de sécurité avec des puissances internationales, en particulier les États-Unis. Toute décision de recourir à la force est donc intégrée à une réflexion plus large impliquant la coordination avec leurs alliés et l’évaluation des conséquences d’une escalade sur la sécurité régionale et internationale. Les pays du Golfe estiment également qu’ils assument déjà le coût de leur protection, une idée exprimée par le président américain Donald Trump lors de sa récente visite en Arabie saoudite, lorsqu’il a déclaré que son pays était rémunéré pour assurer la protection des États du Golfe.

Selon Joseph Abi Saad, le prix payé par les pays du Golfe pour garantir leur sécurité est déjà considérable. « Il ne faut pas oublier qu’au cours de leur histoire, ces États n’ont jamais été les initiateurs d’une grande guerre. Leurs populations sont pacifiques et ils ne souhaitent pas être entraînés dans un conflit avec l’Iran. Pourtant, tout indique que Téhéran continuera à diriger ses frappes contre les pays du Golfe et l’Arabie saoudite afin de faire pression sur les États-Unis. Par ailleurs, toute aggravation des tensions entre les pays du Golfe et l’Iran perturberait la Chine, qui continue d’acheter du pétrole iranien à des prix avantageux tout en développant des intérêts économiques importants avec les États du Golfe, comme en témoigne le récent accord de coopération signé avec l’Arabie saoudite. Une intensification du conflit contraindrait donc Pékin à intervenir d’une manière ou d’une autre. Dans cette perspective, les capitales du Golfe semblent désormais considérer que la dissuasion est un concept plus large qu’une simple riposte militaire directe. »

Il apparaît ainsi que la priorité actuelle des États du Golfe est la gestion des risques plutôt que la confrontation. Joseph Abi Saad souligne que « malgré l’escalade verbale de Donald Trump, celui-ci continue de laisser une marge à la diplomatie en invitant l’Iran à revenir à la table des négociations ».

Il conclut : « Les crises qu’a connues la région au cours de la dernière décennie ont démontré que toute confrontation ouverte avec l’Iran ne resterait pas limitée à deux protagonistes. Elle se transformerait rapidement en un conflit régional où les intérêts internationaux s’entremêleraient, faisant des installations pétrolières, des ports, des voies maritimes et des marchés financiers les premières victimes. Dans ce contexte, la décision de ne pas escalader les tensions ne traduit pas nécessairement une hésitation ou une faiblesse ; elle peut au contraire relever d’un choix stratégique visant à éviter une guerre dont les conséquences seraient imprévisibles.

Par ailleurs, le recours exclusif à une protection militaire extérieure n’offre plus les garanties qu’il procurait autrefois, compte tenu de l’évolution des priorités des grandes puissances et de leur moindre volonté de s’engager directement dans les conflits du Moyen-Orient. Les États du Golfe privilégient donc une gestion des crises fondée sur des calculs précis, conciliant le renforcement de leurs capacités de défense, le maintien de leurs alliances internationales et l’évitement d’un embrasement régional. L’expérience montre que la politique ne repose pas sur des réactions immédiates, mais sur le choix du moment et des moyens permettant d’obtenir les meilleurs résultats au moindre coût. La réponse peut ainsi être politique, économique ou relevant du renseignement, parfois loin des regards, ce qui confirme que l’absence d’une réaction militaire visible ne signifie pas nécessairement l’absence de toute riposte. »

Entre ceux qui interprètent cette stratégie comme une preuve de pragmatisme politique et ceux qui y voient un recul par rapport à des positions antérieures, une certitude demeure : les États du Golfe misent sur l’idée que la puissance d’un État ne se mesure pas à la rapidité avec laquelle il ouvre le feu, mais à sa capacité à choisir le moment opportun pour défendre ses intérêts nationaux et préserver sa sécurité ainsi que sa stabilité.