Le mythe des bombardements libérateurs

« Frappes ciblées », avions de chasse guidés par satellites, missiles bourrés de technologie… La guerre par bombardements aériens, de prime abord aussi simple et contrôlée qu’un jeu vidéo, permettrait d’atteindre efficacement des objectifs stratégiques en préservant la vie des troupes. Pourtant, l’histoire montre les impasses de ce type de méthode.

sraël et les États-Unis affirment poursuivre deux objectifs en menant une guerre aérienne contre l’Iran : détruire le programme nucléaire de Téhéran et provoquer un changement de régime. L’histoire montre pourtant les limites pratiques et éthiques de ce type de stratégie. En effet, le choix des bombardements aériens découle souvent moins d’une réflexion sur le meilleur moyen d’atteindre un objectif que d’une préoccupation pratique : ne pas exposer ses propres troupes. Ce raisonnement n’est pas nouveau. Au cours des années 1910, les armées de pays comme la France et le Royaume-Uni ayant essuyé de lourdes pertes dans leurs colonies, l’aviation de bombardement leur est apparue comme un moyen de « pacifier » ces territoires en limitant l’exposition de leurs combattants.

Ce calcul ne s’embarrasse pas d’une donnée essentielle : les bombardements aériens font plus de morts « innocents » que les déploiements de troupes au sol. L’historien David E. Omissi raconte ainsi le cas de conscience d’un officier britannique en Irak avant la seconde guerre mondiale : « Le désenchantement de Lionel Charlton au sujet des bombardements policiers a commencé quand il s’est rendu à Diwaniya, qu’il a visité l’hôpital local et vu des victimes des bombardiers britanniques se remettre de leurs blessures. (…) Tourmenté par ses désirs contradictoires de condamner les méthodes (…) et de poursuivre une carrière dans l’armée de l’air, il (…) demanda à être relevé de son poste (1). »

Quand l’objectif est d’inciter une population à ne pas soutenir un groupe ou un régime ennemi ou à se révolter contre lui, le « transfert de risques (2) » vers les civils constitue un problème non seulement éthique, mais également stratégique. On s’en est rendu compte lorsque cette stratégie fut mise en œuvre contre ce qu’on appelait alors des « nations civilisées ». Les « bombardés s’unissent automatiquement dans une haine et une terreur commune de l’ennemi invisible (3) », constatait ainsi le psychologue Eric Benjamin Strauss après avoir étudié les réactions des populations aux raids italo-allemands sur Barcelone en mars 1938. Même observation après les attaques nazies pendant la bataille d’Angleterre, en 1940 (4).

Cela n’a pas empêché le Royaume-Uni et les États-Unis de mener contre l’Allemagne une guerre aérienne d’une intensité plus de dix fois supérieure, en tonnes de bombes comme en nombre de morts civils, à celle que l’Angleterre avait subie. Dès 1943, des universitaires américains jugent pourtant dans un rapport qu’« aucun élément ne permet de conclure que les bombardements britanniques et américains des villes allemandes ont effectivement affaibli l’emprise du gouvernement nazi sur la population (5) ». Le commandement allié choisit néanmoins de doubler la mise.

Entre 1944 et 1945, les villes allemandes reçoivent plus d’un million de tonnes de bombes, contre 250 000 pour les trois années précédentes. Sans que les civils se révoltent contre le régime. Pis : « Les attaques aériennes ont aidé [le ministre de l’armement Albert] Speer, constate l’économiste John K. Galbraith, auteur d’une expertise sur le sujet en 1945. Le stress généré par les raids aériens lui a permis de mobiliser les énergies de la population (6). » En dépit de cette énième mise en garde, les États-Unis appliquent la même stratégie au Japon. Si, estime l’historien Sheldon Garon, l’anéantissement de Tokyo et de dizaines d’autres villes au cours de la première moitié de l’année 1945 a porté un coup décisif à la production de guerre ennemie, d’autres facteurs ont joué dans la capitulation : le blocus naval, l’entrée en guerre de l’Union soviétique et, selon certains, les deux explosions nucléaires d’août 1945 (7).

La plupart des spécialistes s’accordent sur l’ineffectivité stratégique des bombardements en Corée dans les années 1950. Cela n’a pas découragé les partisans de cette manière de faire la guerre de la réemployer au Vietnam, au Cambodge et au Laos dans les années 1960 et 1970, avec pour seul résultat concret la mort de millions de civils (8). Un élément contribue à légitimer la survie des illusions entourant cette stratégie : la technologie. À partir des années 1990, la généralisation de deux nouveaux instruments — les armements dotés de systèmes de guidage et les logiciels d’évaluation des dégâts collatéraux — donne des arguments aux partisans des guerres aériennes. Ces technologies sont présentées comme « morales », parce qu’elles permettraient de se conformer au droit de la guerre en ne visant que des cibles présentées comme combattantes et en garantissant que les « dégâts collatéraux » sont proportionnés à l’effet militaire recherché. Cette manière de mener les combats constituerait un progrès par rapport à ce que le politiste Martin Shaw appelle l’« ancienne manière occidentale de faire la guerre (9) » : celle des tapis de bombes. Pour prendre un exemple parmi d’autres, l’association Airwars estime à environ dix mille le nombre de civils irakiens et syriens tués par les bombardements américains, britanniques et français contre l’Organisation de l’État islamique (OEI) entre 2014 et 2018 (10). En 1944-1945, les raids alliés contre des villes moyennes produisaient ce bilan humain en deux jours.

Le commandement militaire tue des dizaines de civils pour neutraliser un militant

Il importe cependant de souligner que la moindre létalité des guerres aériennes des années 1990-2010 ne les a pas rendues plus stratégiques. Quand elles ont frappé des groupes ne disposant pas de systèmes de défense aérienne (Al-Qaida, l’OEI), elles n’ont laissé que deux options à ces derniers : ne pas répondre ou attaquer les civils des pays auteurs des raids. En ce sens, elles ont produit non pas un mais deux « transferts de risques » : le premier, des combattants des pays attaquants vers les civils des pays bombardés ; et le second, vers les civils des pays qui bombardent. Les attentats qui ont ensanglanté la France à partir de 2015 sont une illustration de ce phénomène.

Par ailleurs, on peut se demander si l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) ne constitue pas un effrayant retour en arrière. À Gaza en 2023-2024, Israël s’est appuyé sur cette nouvelle technologie pour identifier un maximum de cibles dites « combattantes » (le plus souvent, des militants présumés de Hamas). Le commandement militaire a ensuite avancé l’argument (juridique) selon lequel il était acceptable de tuer des dizaines de civils pour neutraliser un militant. Ce faisant, Tel-Aviv a produit une violence comparable aux plus gros bombardements de l’histoire (11), tout en donnant à cette action un vernis libéral — dont ses représentants se sont prévalus devant la Cour internationale de justice dans la procédure, en cours, ouverte par la plainte de l’Afrique du Sud pour violation de la convention sur la prévention du crime de génocide. Les objectifs d’Israël et des États-Unis en Iran sont visiblement différents, mais ces deux pays ont reconnu utiliser l’IA dans leurs logiciels de ciblage des bombardements.

Mathias Delori

Chercheur au Centre de recherches internationales (CERI), auteur de La Guerre contre le terrorisme comme rivalité mimétique, Peter Lang, Oxford, 2025.

(1) David E. Omissi, Air Power and Colonial Control. The Royal Air Force 1919-1939, Saint Martin’s Press, New York, 1990.

(2) Martin Shaw, The New Western Way of War. Risk-Transfer and Its Crisis in Irak, Polity Press, Cambridge, 2006.

(3) Eric Benjamin Strauss, « The psychological effects of bombing », The Royal Services Institution Journal, vol. 84, n° 534, Londres, 1939.

(4) Ian Burney, « War on fear. Solly Zuckerman and civilian nerve in the Second World War », History of the Human Sciences, vol. 25, n° 5, Londres, 2021.

(5) Gian P. Gentile, How Effective Is Strategic Bombing ? Lessons Learned From World War II to Kosovo, New York University Press, 2001.

(6) The United States Strategic Bombing Survey (USSBS), The Effects of Strategic Bombing on the German War Economy, Washington, DC, 1945.

(7) Lire Kai Bird, « Fallait-il lancer la bombe sur Hiroshima ? », Le Monde diplomatique, août 1995.

(8) Thomas Hippler, Le Gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens, Les Prairies ordinaires, Paris, 2014.

(9) Martin Shaw, The New Western Way of War…, op. cit.

(10) « Reported civilian deaths from US-led coalition strikes in Iraq and Syria », Airwars, 29 septembre 2022.

(11) Michael Spagat et al., « Violent and non-violent death tolls for the Gaza conflict », The Lancet Global Health, vol. 14, n° 4, Londres, avril 2026.