En plein bras de fer avec
Washington sur la réouverture
du détroit d’Ormuz, Téhéran a
annoncé que si ses centrales
électriques étaient
bombardées, il riposterait en
ciblant « toutes les
infrastructures énergétiques,
de technologie de l’information
et de dessalement d’eau »
étatsunienne et alliées dans la
région.
Derrière la formule
diplomatique, une cible très
concrète : les câbles posés au
fond du golfe Persique et de la
mer Rouge, par lesquels
transite une part colossale des
télécommunications entre
l’Asie, l’Europe et l’Amérique.

Pendant qu’on observe le prix
du baril monter au ciel, un
autre front invisible vient de
s’ouvrir.
Ormuz n’est pas seulement un
goulot énergétique. C’est un
goulot numérique. Un détroit
peut étrangler deux flux à la
fois : le pétrole et les données.
Pour comprendre ce qui se joue,
il faut d’abord tordre le cou à
un mythe tenace : internet n’est
pas « dans le cloud ». Il est au
fond de l’océan.
Plus de 95 % du trafic
intercontinental, vos emails, vos
transactions bancaires, vos
visioconférences, les flux
financiers entre places
boursières, voyage dans des
câbles de fibre optique posés
sur le plancher océanique.
Des tuyaux d’à peine dix
centimètres de diamètre,
parfois enfouis dans le sable,
souvent simplement déposés
sur le fond marin. Fragiles.
Accessibles. Et absolument
vitaux.
Ce que les médias ne vous
racontent pas, c’est que cette
situation n’a rien de nouveau.
Ophélie Coelho, dans son livre
Géopolitique du numérique —
L’impérialisme à pas de géants,
démontre que les câbles sous-
marins ont toujours été des
instruments impérialistes.
Au début du XXe siècle, l’Empire
britannique régnait déjà sur le
monde par ses câbles
télégraphiques, ce qu’on
appelait la « the All Red Line».

Un réseau global, maintenu par
la Royal Navy, qui rendait les
autres nations structurellement
dépendantes des
infrastructures anglaises pour
communiquer au-delà des mers.
Le 5 août 1914, au lendemain de
sa déclaration de guerre à
l’Allemagne, le Royaume-Uni a
envoyé le navire câblier
Telconia sectionner les câbles
reliant Berlin au reste du
monde.

Hier comme aujourd’hui, celui
qui tient les câbles tient le
pouvoir. Celui qui les coupe
impose le silence.
Mais aujourd’hui, les câbles
sous-marins ne sont plus
seulement l’affaire des États et
des opérateurs télécoms. Ils
sont devenus la propriété des
géants du numérique.
Google possède ou copossède
aujourd’hui 32 systèmes de
câbles sous-marins, dont 16 en
propriété exclusive. Meta en
détient 18, dont Waterworth, un
câble qui fera le tour de
l’hémisphère sud en autonomie
totale, sans consortiums ni
partenaires. Microsoft et
Amazon investissent à leur tour.
Côté chinois, China Telecom,
China Unicom et China Mobile
tissent leur propre toile,
prolongement numérique de la
Nouvelle Route de la Soie.
Coelho appelle cela la «
puissance nodale » : la capacité
de contrôler les points de
passage obligés du système
mondial.
Être propriétaire d’un câble,
c’est décider qui y accède, à
quel débit, à quel prix, et, en
creux, qui en est exclu.
On peut d’ailleurs tracer un
parallèle saisissant avec le rôle
de Starlink en Ukraine. Suite à
l’invasion Russe, Elon Musk a
activé sa constellation de
satellites pour fournir un accès
internet aux forces
ukrainiennes, avant de refuser,
quelques mois plus tard,
d’étendre la couverture au-
dessus de la Crimée, bloquant
de fait une opération militaire
contre la flotte russe.
Il y a donc un brouillage des
frontières entre pouvoir public
et pouvoir privé. Les Big Tech
sont des acteurs géopolitiques
dont les infrastructures sont
devenues aussi stratégiques
que des bases militaires.
Avec une différence de taille :
aucun traité international ne
protège un câble sous-marin
comme il protège une
ambassade.
La riposte iranienne menace
donc l’infrastructure privée de
Google, Meta et Amazon, celle
sur laquelle repose votre Gmail,
votre WhatsApp, votre Netflix,
mais aussi les systèmes de
trading des banques
d’investissement, les réseaux
hospitaliers connectés, les
chaînes logistiques
automatisées.
La guerre hybride du XXIe siècle
ne se joue plus seulement dans
le ciel ou sur la mer. Elle
descend au fond des océans, là
où personne ne regarde.
Le XXe siècle avait le pétrole
comme talon d’Achille. Le XXIe
siècle y ajoute les données. Et
les deux passent par des
monopoles qui deviennent des
goulets d’étranglement
lorsqu’ils sont pris pour cible
par des opérations militaires.
La question est simple : si
demain, un câble est coupé
dans le Golfe, êtes-vous prêt ?
Parce que la prochaine coupure
n’attendra pas qu’on ait
compris le problème.
