un concept politique en vogue mais encore discuté.
La démocratie dite libérale, qui s’est imposée au cours du siècle dernier comme modèle de liberté et de prospérité, semble à bout de souffle. Dans ce contexte, un terme a émergé ces dernières années: les « démocraties illibérales ». Mais cette notion reste floue et contestée. Explications.
Une petite rumeur prend de l’ampleur depuis le début des années 2010: la démocratie parlementaire libérale serait inefficace et déconnectée de la volonté populaire. Si bien qu’un sentiment de défiance monte à son égard dans presque tout le monde occidental.
De l’Europe aux Etats-Unis en passant par l’Argentine, la Turquie ou encore Israël, on voit ainsi de plus en plus de dirigeants imposer un pouvoir exécutif fort au détriment des contre-pouvoirs et des libertés individuelles, nourrissant l’inquiétude autour de l’essor des « démocraties illibérales ».
« Le vote sans contre-pouvoirs »
Théorisé dans les années 1990, le concept est popularisé une première fois à la fin de la décennie par le journaliste américain Fareed Zakaria. Il définit ces régimes comme des systèmes où, malgré des processus électoraux, les institutions démocratiques sont affaiblies par la restriction des contre-pouvoirs, comme la justice ou la presse.
Pour le politologue Jacques Rupnik, spécialiste de l’Europe centrale et orientale à Sciences Po Paris, ces régimes traduisent une conception souverainiste de la démocratie dans laquelle les élections priment sur le cadre institutionnel et l’Etat de droit. « C’est le vote sans les contre-pouvoirs constitutionnels et institutionnels des démocraties parlementaires », a-t-il expliqué la semaine dernière dans l’émission Tout un monde.
La Hongrie d’Orbán, l’exemple par excellence
« La démocratie illibérale, c’est quand on considère que, pour que le peuple soit bien représenté, il faut que le pouvoir soit fort, même si on doit prendre des libertés avec les libertés », abonde Pierre-Henri Tavoillot, philosophe à l’université de la Sorbonne.
L’illibéralisme contrevient au principe fondamental de la démocratie: l’articulation entre la souveraineté populaire et l’Etat de droitMyriam Revault d’Allonnes, spécialiste de philosophie éthique et politique
Si plusieurs pays ou régimes peuvent être classés dans cette tendance dans les dernières décennies, ce n’est que dans les années 2010 que la notion émerge véritablement, cristallisée autour de la figure de Viktor Orbán.
Le Premier ministre hongrois est un exemple emblématique: politicien libéral dans les années 1990, il a lui-même revendiqué vouloir construire une démocratie illibérale en 2014 après son retour au pouvoir. « La démocratie n’a pas nécessairement besoin d’être libérale. Et ce n’est pas parce qu’un Etat n’est pas libéral que ce n’est pas une démocratie », assumait-il alors.
Une notion encore discutée
Toutefois, la validité du concept et sa pertinence restent contestées. « L’association des deux termes est absolument contradictoire », estime la philosophe Myriam Revault d’Allonnes, professeure à l’Ecole pratique des Hautes Etudes de Paris. Selon elle, il serait beaucoup plus pertinent de parler de « régimes » illibéraux. « Parce qu’illibéralisme contrevient au principe fondamental de la démocratie qui est l’articulation entre la souveraineté populaire et l’Etat de droit », explique-t-elle.
On peut parler de régime hybride, un autoritarisme concurrentiel. Vous avez toujours de la compétition politique mais vous n’avez plus d’élections libresJacques Rupnik, politologue
Mais pour Pierre-Henri Tavoillot, ces régimes s’appuient précisément sur ce qu’ils estiment être les faiblesses de la démocratie pour démanteler l’Etat de droit: « D’une certaine manière, ça reprend une vieille critique adressée au moins depuis Platon: la démocratie serait l’incapacité d’agir véritablement et elle ne pourrait éventuellement marcher que lorsqu’il y a un chef fort. Donc l’idée est vraiment d’insister sur l’efficacité du pouvoir. »
« Illibéral » ou « autoritaire »?
Par conséquent, la distinction peut paraître ténue entre une « démocratie illibérale » et un régime autoritaire. « Une démocratie illibérale a la forme de la démocratie: des élections, des délibérations et une petite reddition de comptes », explique le philosophe. Mais ces éléments sont considérablement affaiblis.
« Les élections, on les conteste; on limite la délibération, on met en cause la liberté de pensée; et surtout, on considère que rendre des comptes est relativement secondaire. La responsabilité politique tend à disparaître », poursuit-il, soulignant que l’accumulation de mandats successifs des dirigeants est l’un des marqueurs des régimes illibéraux.
« C’est un glissement, un stade intermédiaire », résume Jacques Rupnik. « On peut parler de régime hybride, un autoritarisme concurrentiel. Vous avez toujours de la compétition politique mais vous n’avez plus d’élections libres et équitables, puisque l’opposition n’a pas de libre accès aux médias ni la possibilité de mener campagne à jeu égal. »
« Le marqueur, ce serait la disparition des contre-pouvoirs. A partir du moment où le pouvoir n’arrête plus le pouvoir, on bascule vers un régime autoritaire », conclut Myriam Revault d’Allonnes.
