Vous avez dit IMPUNITE ? JAMAIS !
Qui punira Israël, ou du moins ses dirigeants, pour la destruction de Gaza et la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens ? Certainement pas les États-Unis. La présence de M. Benyamin Netanyahou à la fête du Nouvel An du président Donald Trump dans sa résidence de Mar-a-Lago témoigne, s’il en était besoin, des privilèges dont le chef du gouvernement israélien jouit sur le sol américain. Le 21 novembre 2024, la Cour pénale internationale (CPI) a pourtant émis à son encontre — ainsi qu’à l’encontre de son ancien ministre de la défense Yoav Galant — un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Même si les États-Unis n’ont pas ratifié le traité de Rome qui instaure la CPI, ce mandat, reposant sur des accusations gravissimes — recours à la famine et à la privation de médicaments, de carburant et d’électricité comme méthode de guerre —, aurait pu justifier l’arrestation du premier ministre israélien. Il aurait au moins dû l’empêcher de traverser les espaces aériens de la Grèce, de l’Italie et de la France — trois pays qui sont, eux, parties à la CPI — pour se rendre aux États-Unis.
Il est compliqué de démêler l’écheveau des intérêts géopolitiques et économiques, des partis pris idéologiques, de l’indifférence ou de la lâcheté qui permettent à ce dirigeant de continuer à bénéficier d’une telle immunité. Les crimes commis par l’État qu’il gouverne sont pourtant dûment documentés depuis deux ans — par la CPI, mais aussi la Cour internationale de justice (CIJ), diverses commissions et rapporteurs onusiens, plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) et d’éminents spécialistes du droit international —, et leur qualification s’est précisée au fil du temps.
De même, il sera difficile de tirer au clair l’enchevêtrement des responsabilités ayant contribué à ce que le pire puisse être commis à Gaza. Mais, sauf à accepter l’idée que l’enclave palestinienne soit devenue le tombeau du droit international humanitaire, cet examen de conscience devra être fait. « Ce qui se passe et est accepté à Gaza n’est pas une chose qui peut être isolée ; cela deviendra la nouvelle norme pour les conflits futurs », mettait en garde, quelques semaines avant l’entrée en vigueur du cessez-le-feu d’octobre 2025, le commissaire général de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (Unrwa) Philippe Lazzarini (El País, 1er septembre 2025).
Les initiatives sur le terrain judiciaire ont été dédaignées par nombre d’États, dont les plus puissants n’ont pas ménagé leurs efforts de sabotage
Si Israël en porte la responsabilité la plus écrasante, la destruction de Gaza et le massacre de ses habitants n’auraient jamais été possibles sans complicités tierces. Combien d’États ont vraiment tenté d’enrayer cette fuite en avant meurtrière ? Depuis le début de l’offensive, seule une dizaine de pays (Belize, Bolivie, Colombie…) ont rompu ou altéré leurs relations diplomatiques avec Tel-Aviv. Parmi eux, l’Afrique du Sud est la première à avoir saisi la CIJ, le 29 décembre 2023, en accusant Israël de violation de la convention des Nations unies sur le crime de génocide. Elle a par la suite été rejointe par treize autres pays. Ce n’est pas beaucoup pour une « communauté internationale » comptant près de deux cents membres, et encore moins à l’aune d’une hécatombe dont les images ont quotidiennement hanté les réseaux sociaux. Alors même que la pression montait dans les opinions publiques pour réclamer des actions plus décisives, les initiatives judiciaires ont été dédaignées par de nombreux États. Les plus puissants n’ont pas ménagé leurs efforts de sabotage, comme le Royaume-Uni, qui a menacé de priver la CPI de financements, ou les États-Unis, qui ont infligé des sanctions à onze de ses magistrats, ainsi qu’à la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese.
Et que retiendra l’histoire de ceux qui ont continué leurs livraisons d’armes à Israël, les États-Unis, l’Allemagne ou l’Italie, pour ne citer que les plus importants fournisseurs ? En annulant leurs contrats avec ce pays dépendant des approvisionnements extérieurs, l’Espagne et la Slovénie ont choisi une autre voie, celle du refus de participer aux crimes commis contre les Palestiniens. Que dire, enfin, de ceux qui, au sein de nos sociétés, ont persisté sans états d’âme à invoquer le droit d’Israël à se défendre alors que s’accumulaient les preuves d’un génocide ?
La complaisance avec Israël ne date pas d’hier. L’anéantissement de Gaza est l’aboutissement tragique de décennies d’impunité, qui ont délégitimé les droits des Palestiniens et conforté leur déshumanisation. Selon le moteur de recherche Résolutions ! développé par Le Monde diplomatique (1), le concert des nations a laissé Israël fouler aux pieds pas moins de 1 201 résolutions onusiennes depuis 1947, du droit au retour des populations à la restitution des territoires occupés après la guerre de 1967 en passant par l’arrêt et le démantèlement des colonies.
À moins de remettre en cause cette impunité, les ambitions sans limites de M. Netanyahou et ses acolytes prévaudront. Alors même que le cessez-le-feu peine à entrer dans sa deuxième phase, censée engager le déploiement d’une force internationale de stabilisation et d’une nouvelle structure de gouvernance, l’armée israélienne continue d’occuper la moitié de Gaza et d’en décimer la population. Près de cinq cents personnes ont péri depuis la mi-octobre dans l’enclave, où la presse étrangère est toujours interdite et où une quarantaine d’ONG sont désormais bannies.
En Cisjordanie, les attaques de villages palestiniens isolés et les déplacements forcés sont au paroxysme. L’avis historique de la CIJ sur l’illicéité de l’occupation (19 juillet 2024) n’a eu aucun effet sur le terrain. L’annexion de ce territoire est l’objectif affirmé de plusieurs ministres et députés à la Knesset. Assaillis en permanence, abandonnés par une Autorité palestinienne défaillante, des Palestiniens prendront tôt ou tard le risque de répliquer. Or la moindre tentative de riposte pourrait fournir le prétexte à un nouveau « Gaza ». Les habitants de Bethléem, Hébron, Jénine et Naplouse en ont conscience ; ils savent que la densité démographique de leur ville obsède les Israéliens. Ils se doutent aussi que le reste du monde ne lèvera pas le petit doigt pour eux, et certainement pas les capitales qui feignent de croire que la création d’un État palestinien, libre et pleinement souverain, demeure à l’ordre du jour.
Éditorial, par Akram Belkaïd & Angélique Mounier-Kuhn (Toujours d’actualité !)
