Manifestations en Iran : Point de situation

Le 17 janvier, l’ayatollah Ali Khamenei a admis que des milliers de personnes avaient été tuées durant les manifestations qui secouent le pays depuis le 28 décembre 2025, « certaines de manière inhumaine et sauvage », accusant les Etats-Unis et Israël de ces troubles et affirmant « considérer le président américain comme un criminel pour les victimes, les dommages et la calomnie qu’il a infligés à la nation iranienne » [1]. Si les déclarations du Guide suprême iranien visent à attribuer la responsabilité de ces morts à des fauteurs de troubles décrits par les autorités comme des « criminels domestiques » et des « adeptes de la sédition » soutenus par des agents étrangers [2], plutôt qu’à consister en un mea culpa reconnaissant la responsabilité des forces de sécurité iranienne dans le caractère meurtrier de la répression, elles sont néanmoins la première reconnaissance officielle, par les autorités iraniennes, de la mort de manifestants, pourtant casus belli déclaré de la présidence américaine [3].

Ce mouvement social massif – le plus substantiel depuis les manifestations de septembre 2022 à septembre 2023 ayant suivi la mort de la jeune Kurde Maha Jîna Amini – a, de fait, pris une tournure géopolitique, à l’aune de la guerre opposant Israël à divers rivaux régionaux, et, encore récemment – durant l’été 2025 – à l’Iran : le président américain Donald Trump a en effet menacé à plusieurs reprises d’intervenir militairement contre le régime des mollahs -sans précision sur la nature de cette intervention – en cas de répression meurtrière ou d’exécution de manifestants, dans un contexte plus large de négociations sur le nucléaire iranien qui, depuis plusieurs mois, stagnaient au point que les appareils sécuritaires américains et israéliens n’excluaient pas de frapper, à nouveau, le sol iranien.

Tandis qu’une partie de la communauté internationale appelle à un changement de régime et qu’une partie des médias donnent une visibilité au Shah d’Iran et à ses velléités de réinstaurer la dynastie Pahlavi, cet article entend dresser un point de situation du mouvement social initié le 28 décembre dernier : le contexte de celui-ci (I), de même que ses origines et sa nature seront tout d’abord rappelées (II) avant d’en venir à son intégration dans des dynamiques géopolitiques bien plus larges que le seul espace politique iranien (III) ; un exposé des perspectives conclura cet article (IV).

I. Un contexte socio-économique notablement dégradé depuis la guerre avec Israël

Si le mouvement social en Iran est essentiellement présenté comme un mouvement contestataire du régime en place, à l’instar du mouvement « Femme, Vie, Liberté » (bien que celui-ci ait visé initialement les violences faites contre les femmes et les minorités), les premières manifestations ont été motivées par la dégradation des conditions de vie des Iraniens. Le second semestre de l’année 2025 est en effet caractérisé par une crise politique et économique consécutive à la guerre des Douze Jours du 13 au 24 juin 2025, au cours de laquelle Téhéran et Tel-Aviv, aidé de Washington, ont procédé à des campagnes de bombardements ayant abouti en la destruction d’installations militaires et scientifiques iraniennes. Les Iraniens, y compris une partie de l’intelligentsia politique et sécuritaire [4], reprochent alors aux autorités leur mauvaise gestion de la crise et leur incapacité à redresser l’économie du pays. Le régime y répond par une intensification de la répression contre l’opposition, arrêtant et exécutant des Iraniens soupçonnés de sédition ou de critiques contre les autorités [5]. Si les chiffres des exécutions de l’année 2025 sont en cours de traitement par les différentes ONG ou agences internationales travaillant sur le sujet, ceux de l’année 2024 montrent que, rapporté à sa population, l’Iran est le pays exécutant le plus ses citoyens ; les premières estimations de 2025 laissent entrevoir pour le moment un doublement du nombre des exécutions [6].

Concomitamment à cette crise politique interne, les négociations sur le nucléaire iranien s’enlisent tandis que Téhéran cesse sa coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) le 2 juillet 2025 [7] ; le 14 juillet, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne avertissent la République islamique que les sanctions prévues dans l’accord JCPoA, jusqu’ici suspendues, pourront être à nouveau appliquées si aucun progrès n’était réalisé dans les pourparlers d’ici la fin août 2025. Finalement, sans avancée majeure dans les négociations et alors que le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghtchi déclarait le 25 juillet 2025 que l’Iran n’abandonnerait pas son programme nucléaire ni ne cesserait son enrichissement d’uranium [8], les pays européens annoncent le 28 août [9] le retour des sanctions [10]. Les Etats-Unis ne sont pas en reste et, outre le retour à la politique de « pression maximale » de Donald Trump dès son premier mandat, d’autres sanctions sont régulièrement prononcées : le 31 juillet par exemple, 115 personnes physiques et morales iraniennes en lien avec l’industrie pétrolière ou pétrochimique font l’objet de diverses sanctions [11].

Parcourues de tensions politiques de plus en plus fortes et contestatrices de la légitimité des autorités, la société iranienne se trouve donc, de surcroît, aux prises avec une économie traversant une crise profonde : en décembre 2025, l’inflation a bondi à 42.2% [12] tandis que le rial iranien connaissait la plus basse valeur de son histoire, un dollar américain s’échangeant alors, le même mois, à environ 1 250 000 rials [13]. Un tiers des Iraniens sont considérés comme vivant sous le seuil de pauvreté de l’UMIC (8,30$ par jour en 2021, PPA).

II. De la dénonciation des conditions économiques aux appels à changer de régime

C’est pour ces raisons qu’éclatent les premières manifestations le 28 décembre, d’abord parmi des groupes de commerçants à Téhéran – dont ceux du Grand Bazar, dès le 29 décembre – qui dénoncent l’impossibilité de travailler dans un contexte économique dégradé et instable, et avec des taux de chômage autant à leur désavantage [14]. Très vite, des passants et riverains se joignent à eux afin de protester, plus largement, contre la dégradation des conditions de vie et la mauvaise gouvernance des autorités. Très vite, les manifestations débordent largement Téhéran et plusieurs dizaines de rassemblements sont recensés à Kermanshah, Chiraz, Yazd ou encore Hamadan, où la police aurait tiré sur la foule [15]. Au fil des jours, les cortèges deviennent plus populeux et les manifestations de plus en plus suivies dans tout le pays, y compris dans des milieux traditionnellement loyaux au régime, à l’instar des corporations de commerçants [16] et des habitants des zones rurales. Les manifestants appellent cette fois à un changement de régime, scandant des slogans comme « Mort à Khamenei » [17], « Mort au dictateur » [18], « Vive le Shah » [19] ou encore « C’est la bataille finale, les Pahlavi reviendront » [20].

Face à cette gronde devenant de plus en plus une fronde, les autorités iraniennes auraient ordonné une répression contre les manifestations et l’opposition, autorisant l’usage d’armes létales [21]. Si plusieurs enquêtes journalistiques ont pu documenter des blessures occasionnées par des armes à feu [22], l’ampleur de la répression et le nombre de morts sont très difficilement estimables : le flou informationnel régnant en Iran, les coupures régulières des communications en-dehors du pays (Internet notamment) et la difficulté à recouper les sources d’information ne permettent pas de dresser d’état des lieux fiables. Quelles que soient les sources toutefois, progouvernementales ou non, la répression apparaît à l’évidence particulièrement meurtrière : tandis que le Guide suprême iranien parle lui-même de « plusieurs milliers » de morts, l’« Agence de presse des militants des droits de l’homme iraniens » (HRANA), basée aux États-Unis, avançait le chiffre de 3 090 morts au 17 janvier [23], et le quotidien américain CBS News, plus de 12 000 morts [24].

III. Des enjeux géopolitiques désormais internationaux

Ces manifestations et leur répression sont désormais au cœur d’enjeux géopolitiques internationaux : les Etats-Unis, en particulier, se sont montrés particulièrement actifs dans le dossier iranien, le président américain ayant affirmé le 2 janvier que Washington interviendrait si Téhéran venait à réprimer violemment les manifestations pacifiques [25], sans préciser les modalités d’une telle intervention. Des figures politiques et militaires du régime iranien promettront au fil des jours une « riposte sévère » à toute agression militaire, promettant de s’en prendre aux forces armées et au transport maritime américain en cas d’attaque [26]. Au fur et à mesure que les manifestations se sont intensifiées et que les rapports de manifestants tués se sont multipliés, l’administration américaine a commencé à examiner des options militaires plus sérieuses. Le 13 janvier, le président américain approuvera ainsi une partie des options militaires qui lui sont proposées et l’escalade sécuritaire s’intensifiera nettement : le lendemain, une partie du personnel de la base militaire américaine d’Al Udeid – qui avait été frappée par l’Iran en juin 2025 [27] -, au Qatar, est évacuée alors que des frappes américaines et une potentielle riposte iranienne semblent imminentes [28].

Finalement, dans la même journée du 14 janvier, alors que les préparatifs militaires étaient en cours, Donald Trump décide de ne plus attaquer, expliquant que l’Iran avait suspendu les exécutions de prisonniers et reporté la pendaison de centaines de manifestants, provoquant les remerciements officiels du président américain à l’endroit des autorités iraniennes [29]. Cette décision serait toutefois due à plusieurs autres facteurs : un manque de préparation suffisant pour l’armée américaine [30], un dispositif logistique régional inadéquat pour de telles opérations (un stock insuffisant, notamment, de munitions d’interception de missiles comme les THAAD et Patriot américains [31]), mais aussi des avertissements et appels à la retenue des alliés arabes des Etats-Unis, et même d’Israël [32] : la primature israélienne [33] aurait en effet indiqué au président Trump ne pas être suffisamment préparée pour contre-carrer une potentielle riposte iranienne et, tout comme ses voisins, craindre une nouvelle vague de déstabilisation régionale qui perturberait le commerce régional et mondial [34].

IV. Et maintenant ?

S’il a ordonné l’annulation des frappes contre l’Iran le 14 janvier, le président américain n’a pas exclu, pour autant, le recours à la force armée contre le régime des mollahs s’il l’estimait nécessaire : depuis vendredi 16 janvier au soir, un net renforcement des capacités aériennes américaines dans la région a été observé, tandis que le porte-avions américain USS Abraham Lincoln et son groupe aéronaval seraient en route pour le Moyen-Orient [35]. De fait, le président américain considère toujours explicitement nécessaire de renverser le régime actuel en Iran [36] et se trouve soutenu, en cela, par les Israéliens dont le Mossad a indiqué soutenir les manifestants « sur le terrain », sans donner davantage d’informations [37].

De fait, si l’hypothèse d’un changement de régime est aujourd’hui sur toutes les lèvres, la question du prochain régime s’avère pour le moment sans réponse, tant l’opposition s’est trouvée étouffée et réprimée depuis la révolution islamique de 1979. Un homme, toutefois, tente de s’imposer pour incarner le renouveau : Reza Pahlavi, fils aîné du dernier Shah d’Iran, Mohammed Reza Pahlavi, renversé en 1979. L’intéressé vit en exil aux Etats-Unis depuis cette époque et a longtemps représenté une figure symbolique de l’opposition iranienne, sans rôle politique officiel. L’ampleur des manifestations et la perte de légitimité croissante du régime semblent toutefois lui avoir inspiré le désir de s’engager davantage. Ainsi, durant les premiers jours des manifestations, il a multiplié les messages vidéo et appels à l’intention des Iraniens, les enjoignant à manifester et faire grève, et signalant se déclarer « prêt à retourner » à Téhéran pour participer à la transition politique du pays en cas de changement de régime [38]. A partir du 10 janvier et de la crédibilisation progressive d’une intervention américaine, sa présence médiatique et diplomatique s’est nettement intensifiée, un émissaire de la Maison-Blanche allant jusqu’à le rencontrer le 13 janvier [39] tandis que les slogans appelant à son retour se sont multipliés dans les rues iraniennes [40].

Reza Pahlavi n’est pas, pourtant, nécessairement « l’homme providentiel » des Iraniens : pour une partie des manifestants, notamment les plus jeunes qui n’ont pas connu le régime du Shah et idéalisent cette période comme un temps de modernité et de souveraineté nationale, il incarne une alternative symbolique au régime des mollahs. Toutefois, ce soutien ne serait pas aussi massif que ce que les éléments parvenant d’Iran, ou les millions de vues sur chacune de ses vidéos, peuvent le laisser penser : une enquête du quotidien israélien Haaretz met en lumière une opération d’influence des services de renseignement israéliens visant à promouvoir Pahlavi et son exposition médiatique grâce, entre autres choses, à la création de milliers de comptes inauthentiques sur les réseaux sociaux relayant ses messages afin de leur donner davantage de visibilité, et par la diffusion de vastes campagnes de communication persanophones financées par Israël [41].

Enfin, au-delà de sa proximité avec Israël – Reza Pahlavi avait même été reçu par Benyamin Netanyahou en avril 2023 à Jérusalem [42] – et avec certains milieux conservateurs américains, l’héritier du trône d’Iran ne dispose d’aucune structure politique organisée à l’intérieur du pays, ce qui affaiblit sa capacité à fédérer une opposition durable. Dans cette dynamique, de nombreuses minorités ethniques incontournables en Iran, comme les Azéris, les Kurdes ou les Baloutches, ne reconnaissent pas comme légitime la figure de Pahlavi [43]. Ainsi, malgré sa visibilité médiatique et l’absence d’alternative claire, Reza Pahlavi apparaît davantage comme un symbole que comme un leader réellement soutenu et en mesure de rassembler la population iranienne.

Conclusion

Les manifestations iraniennes initiées le 28 décembre 2025 révèlent une crise profonde de légitimité du régime, nourrie par les difficultés économiques et accentuée par une répression d’ampleur. Leur diffusion à des milieux traditionnellement loyaux souligne l’ampleur de la contestation, sans pour autant garantir une dynamique révolutionnaire structurée. L’internationalisation rapide de la crise, à travers les menaces américaines et l’implication israélienne, tend davantage à renforcer les logiques sécuritaires du régime qu’à ouvrir une voie crédible de transition. Dans ce contexte, le retour médiatique de Reza Pahlavi apparaît moins comme l’émergence d’une alternative politique que comme le symptôme de l’absence d’opposition organisée et consensuelle, laissant l’issue du mouvement, pour le moment, profondément incertaine.