Sylvain Domergue s’exprime ici à titre personnel. Agrégé et docteur en géographie, Sylvain Domergue est analyste géopolitique au sein du Ministère français des Armées depuis une quinzaine d’années. Spécialisé sur l’Amérique latine et caribéenne, notamment le Venezuela, il est l’auteur d’une thèse sur la sécurité maritime dans l’espace interaméricain (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2022) et d’une « Géopolitique des espaces maritimes », (éd. Armand Colin, 2025). Il enseigne à Sciences Po Bordeaux.
Victoria Volat s’exprime ici à titre personnel. Doctorante en relations internationales à l’Université de Tours, Victoria Volat s’est spécialisée sur les régimes contestataires d’Amérique latine-Caraïbe qui constituent aujourd’hui son sujet de thèse. Avant cela, elle a exercé pendant plusieurs années les fonctions d’analyste géopolitique sur la région au sein de la Direction générale des Relations internationales et de la Stratégie (DGRIS) au ministère des Armées français.
Propos recueillis par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb.com
Voici une remarquable analyse géopolitique à chaud de l’intervention des Etats-Unis au Venezuela dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026. Excellents spécialistes de la zone, S. Domergue et V. Volat apportent des éléments passés jusqu’ici sous silence dans de nombreux commentaires. Preuve que seule l’expertise construite sur la longue durée permet de voir clair dans l’urgence.
Pierre Verluise (P. V. ) : Comment analysez-vous les motivations – économiques, politiques, stratégiques – ayant conduit le Président américain Donald Trump à ordonner une intervention au Venezuela durant la nuit du 2 au 3 janvier 2026 ?
Sylvain Domergue (S. D.) : Deux arguments principaux ont été avancés par les États-Unis pour justifier l’intervention. En amont, la lutte contre le narcotrafic, déjà mise en scène par des frappes ciblées contre des go-fast en mer des Caraïbes ; et en aval, la récupération puis le réinvestissement dans les actifs pétroliers vénézuéliens, présentés comme un gisement de richesse stratégique historiquement lié aux intérêts états-uniens. Dans les deux cas, une lecture critique s’impose.
Sur le narcotrafic, d’abord : le Venezuela est un producteur marginal de drogues, en particulier de cocaïne dont l’essentiel de la production est concentré en Colombie, au Pérou, en Bolivie et dans une moindre mesure, en Équateur. Le territoire vénézuélien joue essentiellement un rôle de pays de transit. S’agissant des flux à destination des États-Unis, il est aujourd’hui secondaire. Les routes les plus dynamiques vers le marché nord-américain passent prioritairement par l’Équateur et la façade pacifique colombienne, puis par le Mexique, via l’océan Pacifique ; tandis que les flux transitant par le Venezuela sont davantage orientés vers l’Europe. Par ailleurs, la « guerre contre la drogue » ressuscitée par Donald Trump, en réponse aux attentes de son électorat, cible avant tout le fentanyl, drogue de synthèse dont les chaînes de production et de distribution relèvent principalement de réseaux chinois et mexicains, non vénézuéliens. Comme l’a rappelé Marjorie Taylor Greene – pourtant l’une de ses anciens soutiens les plus fanatiques – sur CNN il y a quelques jours, si l’objectif avait réellement été de frapper le narcotrafic, ce sont les cartels mexicains qu’il aurait fallu cibler ! Certes, le Venezuela relève bien d’un narco-État, gouverné par une oligarchie criminelle dans un système territorialisé et largement féodalisé de contrôle des flux, mais cet élément ne suffit pas, à lui seul, à fonder la justification de l’intervention. La cohérence du discours est d’autant plus fragile que Donald Trump a gracié début décembre 2025 Juan Orlando Hernández, ancien président hondurien condamné aux États-Unis à quarante-cinq ans de prison pour narcotrafic…
Sur le pétrole, ensuite, l’argument appelle la même réserve. Il renvoie à une constante trumpienne : l’instrumentalisation des ressources comme justification politique des opérations extérieures. On se souvient qu’il avait conditionné son soutien à l’Ukraine à l’accès aux terres rares supposément présentes sur son territoire, sur la base d’estimations héritées de la période soviétique et jamais actualisées. Le pétrole vénézuélien joue ici un rôle analogue : rassurer l’opinion en affirmant que l’opération sera « rentable ». Or cette rentabilité réelle est hautement spéculative. Si les majors américaines ont effectivement tiré, au XXᵉ siècle, des profits considérables de l’exploitation du pétrole conventionnel vénézuélien, la nationalisation des années 1970 puis 2000 a durablement refroidi leurs ardeurs. Les réserves encore disponibles sont immenses, mais majoritairement constituées de pétrole extra-lourd de la ceinture de l’Orénoque, extrêmement visqueux, à forte teneur en soufre, dont l’extraction et le raffinage nécessitent des procédés lourds, énergivores et coûteux. Le vénézuélien Juan Pablo Perez Alfonso, fondateur de l’OPEP, le surnommait d’ailleurs dans les années 1970 “la merde du Diable” !Si les raffineries du sud des États-Unis, adaptées au traitement de ce type de brut, profitaient d’une potentielle augmentation des exportations, au Venezuela, les investissements requis pour restaurer et moderniser les capacités productives sont estimés entre 50 et 100 milliards de dollars, dans un pays où la stabilité politique n’est en rien garantie. Le PDG d’ExxonMobil l’a, du reste, fait savoir très clairement après la conférence de presse du Président Trump, rappelant que son groupe avait vu ses actifs saisis à deux reprises au Venezuela, en 1976 et en 2007. À l’exception de Chevron, déjà présente dans le cadre d’accords spécifiques conclus avec le régime bolivarien, les majors s’affichent, à ce jour, extrêmement réticentes. Au prix actuel du baril, autour de 60 dollars, l’exploitation du pétrole extra-lourd vénézuélien n’est pas rentable. Même dans l’hypothèse d’un redémarrage, il faudrait de longues années de stabilisation politique et d’efforts considérables avant d’envisager un retour sur investissement significatif. Il y aurait donc un découplage net de calendrier entre ce que souhaite le président Trump et la réalité du terrain. Enfin, le redémarrage massif de la production pétrolière vénézuélienne, si elle se produit, aurait des conséquences sur la baisse du prix du baril très défavorables aux producteurs d’hydrocarbures non-conventionnels aux États-Unis – notamment dans des États clés comme la Pennsylvanie – qui constituent un pivot cardinal de l’électorat républicain.
Aussi, d’autres motivations, plus complexes, me paraissent nécessaires d’être convoquées.
D’abord, il me semble que l’une des clés premières de lecture est de nature intérieure. Donald Trump est confronté à une configuration politique dégradée : une cote d’approbation durablement inférieure à 40 % depuis l’automne 2025, une politique commerciale contestée, notamment les droits de douane généralisés faisant l’objet de recours devant la Cour suprême, et une puissante séquence médiatique très défavorable liée à la réactivation de l’affaire Epstein. À moins d’un an des élections de mi-mandat (midterms) de novembre 2026, l’exécutif avait besoin d’un événement exogène fort, d’une diversion médiatique par effet drapeau, très cinématographique et susceptible de reprendre la main sur l’agenda politique. L’intervention répond en partie à cette logique et force est de reconnaître que, sur ce point précis, la chose est plutôt réussie … pour l’instant, même si elle a contribué à aggraver la fragmentation en cours de son électorat et de ses soutiens. En outre, cette intervention est un moyen, pour l’actuelle administration américaine, de tenter de renvoyer l’opposition démocrate dans les cordes à quelques mois des midterms, en essayant d’exacerber leur supposée indolence et candeur en matière de relations internationales. Au même titre que Donald Trump a pu parler d’une “guerre qui ne se serait jamais produite [s’il] avait été aux commandes” au sujet de l’Ukraine, il ne se prive pas, par cet interventionnisme spectaculaire, de jeter le discrédit sur la prétendue inefficacité de la politique des administrations Obama et Biden à l’égard de Cuba et du Venezuela … entre autres. Reste à voir si cela se sédimentera dans l’opinion publique états-unienne. On peut légitimement en douter.
À cette dimension me semble s’ajouter une dynamique plus personnelle. Donald Trump arrivera bientôt dans la seconde partie de son second et dernier mandat, et gouverne désormais sous le signe de la postérité. Depuis son retour à la Maison-Blanche en janvier 2025, il a clairement cherché à inscrire son action dans une filiation historique avec les présidents ayant contribué à élargir, consolider ou sécuriser l’assise territoriale de la puissance états-unienne aux Amériques. Les références implicites à William McKinley, sous lequel les États-Unis ont affirmé leur influence dans l’hémisphère occidental à la fin du XIXᵉ siècle, ou à Theodore Roosevelt, artisan de la prise de contrôle du canal de Panama, sont diaphanes. Ces initiatives s’inscrivent dans une mise en récit qui vise certainement, entre autres, à marquer l’Histoire par des actes visibles, territorialisés, immédiatement identifiables.

Mais l’intervention au Venezuela s’inscrit aussi – et peut être surtout – dans la prolongation des gestes antérieurs, comme la pression exercée dès 2025 sur le Panama afin de réduire la présence d’intérêts chinois dans les infrastructures portuaires liées au canal. Aussi, la reprise du contrôle sur la destinée du Venezuela me paraît moins comme une fin en soi que comme un levier d’effort permettant de marquer l’une des premières étapes de cette stratégie de reprise en main à l’échelle hémisphérique.
Cette opération militaire au Venezuela, c’est le retour de la realpolitik etatsunienne
Victoria Volat (V.V) : Je suis tout à fait d’accord avec ce qui vient d’être dit. Je dirais qu’effectivement, comme l’a très bien dit Sylvain Domergue, les principales motivations émanent d’abord de l’intérieur. L’intervention au Venezuela, au-delà des raisons qui ont déjà été évoquées, permettait de faire d’une pierre quatre coups. En intervenant militairement, Donald Trump prétend reprendre le contrôle du Venezuela et ainsi répondre à quatre engagements clefs de l’action des États-Unis : (i) sécuriser l’hémisphère occidental/ “Western Hemisphere” face à la criminalité transnationale organisée ; (ii) lutter contre l’immigration massive ; (iii) défendre les valeurs démocratiques et (iv) assurer la dominance énergétique des États-Unis. Dans toutes les déclarations officielles, il n’est question que des intérêts états-uniens.
Donald Trump souhaite avant tout la grandeur des États-Unis. On note une évolution majeure dans le discours institutionnel de Washington. Sous les gouvernements précédents, ou pour intervenir face au régime cubain dans les années 1960, il a toujours été question de qualifier l’autre de “voyou” en opposition au monde démocratique respectueux du droit international. Les États-Unis jouaient ce rôle de puissance régulatrice et défenseuse du monde libre. Cette fois-ci, dans cet épisode de confrontations avec le Venezuela, il n’a jamais été question que de la grandeur des États-Unis, de la puissance de ses armées en capacité de mener des opérations “exceptionnelles”. Sans doute cette opération changera-t-elle la vision qu’une partie des Etats-uniens ont de leur pays et donc par conséquent le rôle que vont occuper désormais les États-Unis dans le monde.
Donald Trump lutte contre cette idée d’un déclin des États-Unis face à d’autres puissances. Depuis le début des années 2000 et la guerre contre le terrorisme international, les États-Unis se sont très largement désintéressés de la région Amérique latine-Caraïbe. L’Union européenne (UE) n’ayant pas saisi pleinement le potentiel de cette région, contrairement à d’autres acteurs comme la Chine, rapidement de nombreux pays latino-américains se sont rapprochés du géant asiatique. Non pas par alignement idéologique, mais par réelle nécessité de développement. Finalement cette opération militaire au Venezuela, c’est un retour de la realpolitik étatsunienne et par extension, c’est également un message fort envoyé à tous les compétiteurs des États-Unis !
P. V. : Dans quel contexte de la relation entre les États Unis et le Venezuela s’inscrit cette décision américaine ?
V. V. : Cette décision états-unienne intervient dans le cadre d’une relation bilatérale extrêmement dégradée. Malgré leur interdépendance énergétique, les deux pays avaient épuisé toutes les options de dialogue et négociation possibles. Cela ne justifie pas la violation de la souveraineté vénézuélienne, mais cela l’explique en partie.
Les relations bilatérales ont toujours été tendues depuis la prise de fonction d’Hugo Chavez qui souhaitait mener une politique énergétique indépendante, alors que les investissements états-uniens dans l’industrie pétrolière vénézuélienne étaient considérables. Les invectives d’Hugo Chavez au sujet de l’impérialisme de Washington étaient quotidiennes ; les États-Unis sont soupçonnés d’avoir participé au coup d’État de 2002 qui inhabilite [1]momentanément le dirigeant vénézuélien ; en 2007 Hugo Chavez exproprie plusieurs sites pétroliers exploités par des entreprises états-uniennes dans le bassin de l’Orénoque. C’est l’argent perdu de ces expropriations que Donald Trump prétend récupérer aujourd’hui. Vous voyez que l’histoire entre les deux pays est pleine d’irritants des deux côtés ! Pour autant, et même si les relations politiques et diplomatiques sont mauvaises, les exportations vers les États-Unis ont toujours continué, même pendant la guerre d’Irak pourtant très critiquée par Hugo Chavez. Aujourd’hui, les États-Unis restent le deuxième importateur derrière la Chine, et le bon fonctionnement des raffineries du golfe du Mexique, États favorables à Donald Trump et spécialisés dans le raffinement du pétrole vénézuélien, dépendent de cet approvisionnement. Pour cette même raison, les canaux de communication entre les deux États ont toujours été maintenus.
L’intervention militaire est la preuve d’une rupture consommée entre les deux États et particulièrement entre Nicolas Maduro et Donald Trump et ce depuis 2017. Le gouvernement de Trump était déjà convaincu que la négociation avec ce régime était inutile. C’est pour cela que l’exécutif états-unien déploie une stratégie de “pression maximale” pour asphyxier le régime et prend la tête du mouvement international pour faire reconnaître l’opposition comme acteur politique légitime au Venezuela en 2019. Malheureusement, les échecs de dialogues et surtout le non-respect par le Venezuela des accords d’Argyle signés en 2023 dans le cadre des tensions avec le Guyana, renforcent l’idée que l’on ne peut pas faire confiance au gouvernement de Nicolas Maduro. À ce moment-là, en menaçant le Guyana, le Venezuela confirme plus encore son potentiel de déstabilisation régionale aux yeux des États-Unis.
Cette intervention c’est également, à mon sens, un véritable aveu d’échec des politiques de sanctions qui se sont avérées inutiles, voire contre-productives puisqu’elles ont poussé le régime à trouver des voies de subsistance alternatives, voire criminelles. Et donc la question que pose plus largement l’intervention militaire des États-Unis au Venezuela est une question globale : quels procédés et quels moyens légaux pourrait-on donner au droit international pour que ce dernier soit respecté ? Comment peut-on intervenir lorsqu’une communauté importante témoigne de violations systématiques des droits de l’Homme ? C’est une question qui dépasse très largement mes compétences, mais si la communauté internationale s’en saisit cela permettrait de crédibiliser la règle de droit et d’éloigner le spectre d’interventions unilatérales qui mettent à mal le principe de souveraineté.
S. D. : Il est vrai que tout, absolument tout a été tenté avec le Venezuela au cours de ces dernières années, par toutes les administrations étasuniennes, comme par les européens : négociations, tentatives de conciliations, levée partielle des sanctions, projets de coopérations, etc. Hélas, le droit international a échoué à protéger la démocratie par le jeu des blocages ou des chaises vides, notamment grâce à la protection de Moscou et de Pékin. Au contraire, il a été brandi pour protéger des despotes. Au Venezuela, comme ailleurs. Or, l’administration Trump instrumentalise aujourd’hui ce constat, et s’en est servi pour viser une cible facile – un “président” illégitime depuis le simulacre d’élection de 2024 visé par des enquêtes pour narcotrafic et violations des droits de l’Homme -, et produire un effet de souffle servant prioritairement les intérêts géostratégiques de Washington.
La généralisation du rapport de force qui redevient le régulateur cardinal.
Pourtant, concernant l’événement lui-même, on serait tenté de dire que qu’il n’y rien de bien nouveau sous l’ardent soleil des tropiques : capture et exfiltration d’Argentine d’Adolf Eichmann par Israël en 1960, de Manuel Noriega du Panama en 1989, sans parler, sous d’autres latitudes, de l’exécution extrajudiciaire d’Oussama Ben Laden en 2011 chez l’allié Pakistanais par le démocrate et prix Nobel de la Paix Barack Obama. Cette intervention à Caracas ne devrait pas non plus donner bien des idées à la Russie ou à la Chine, déjà très inspirés en matière d’interprétation pour le moins extensive du droit international : pour Moscou, empoisonnement du futur président Victor Ioutchenko en septembre 2004, invasion de la Géorgie en 2008, annexion de la Crimée en 2014, puis invasion de l’Ukraine en 2022 ; tandis que Pékin instrumentalise de longue date le droit international de la mer et viole sans fard l’arrêt de la Cour Permanente d’Arbitrage de 2016. Cet évènement survenu début janvier sur les rives du Guaire acte plutôt un paradigme préoccupant : celui de la généralisation du rapport de force qui redevient le régulateur cardinal.
P. V. : Que dit cette intervention de la doctrine américaine vis-à-vis de « l’hémisphère occidental » (identifié comme priorité dans la Stratégie de Sécurité Nationale américaine publiée en novembre 2025) ? Comment comprendre les réactions mesurées des pays de l’Union européenne, existerait-il une forme de lien avec le dossier Ukrainien ?
S. D. : Comprendre la politique étrangère contemporaine des États-Unis, et en particulier dans l’espace caribéen et latino-américain, suppose de prendre au sérieux ce qui est devenu, à Washington, une véritable obsession : la menace protéiforme chinoise, ou plus exactement sa construction sociologique dans une perception stratégique multiscalaire. De rapports annuels en auditions au Congrès, le United States Southern Command et l’ensemble des agences états-uniennes opérant dans la région martèlent depuis plus d’une décennie la même grille de lecture : dans la perspective d’un affrontement systémique futur avec la Chine, toute forme d’entrisme dans l’« étranger proche [2] » constitue un enjeu de sécurité prioritaire. Depuis quinze ans, je ne cesse d’être perpétuellement fasciné par cette réalité, présente dans tous les documents stratégiques, tous les entretiens que j’ai pu conduire avec des officiels états-uniens dans la région. Le narcotrafic ? La violence des gangs ? L’instabilité sociale générée par les flux migratoires ? Les catastrophes naturelles ? Autant de facteurs de vulnérabilité susceptibles d’ouvrir la porte … à la Chine. À ce titre, quelle fût l’une des premières, si ce n’est la première, décision de politique étrangère de Trump 2.0 ? S’assurer de l’éviction des intérêts chinois, en l’espèce l’opérateur portuaire Hutchison Ports, autour du Canal de Panama. Le secrétaire d’État Marco Rubio l’a très explicitement mis en exergue lors de ses interventions télévisées diffusées au lendemain de l’opération de janvier 2025 à Caracas, déclarant : « Nous sommes dans l’hémisphère occidental. C’est ici que nous vivons, et nous ne permettrons pas que l’hémisphère occidental serve de base opérationnelle à des adversaires, des concurrents et des rivaux des États-Unis. »
Dans tous les cas, cet évènement s’inscrit dans la dynamique d’une réinterprétation et d’un addendum à la fameuse “doctrine Monroe” – rebaptisée “Donroe” par le Donald Trump lui-même -, dont l’administration actuelle a clairement exprimé dans la nouvelle Stratégie Nationale de Sécurité en novembre 2025 sa volonté de “réaffirmer et faire respecter la doctrine Monroe visant à rétablir la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental”.
V. V. : Oui tout à fait ! Il y a effectivement cette volonté de récupérer cette région qui se développait de plus en plus sous perfusions chinoises, cela ne fait aucun doute. L’intervention militaire des États-Unis signifie une chose inquiétante pour les États latino-américains : leurs actions, positions, vont être scrupuleusement surveillées par Washington et, en cas de déconvenue, le recours à la force n’est pas exclu. Je rejoins ce que disait Sylvain précédemment, le recours à la force redevient le régulateur et c’est extrêmement préoccupant !
Cette action des États-Unis devrait servir de réveil stratégique européen.
Les États-Unis et l’Union européenne tombent en désaccord, non pas sur le constat d’un ordre mondial contesté, mais bien sur les méthodes pour le défendre. L’idée de violer le droit international pour le défendre me paraît tout à fait surprenante, et à en juger par les positions très nuancées, l’Union européenne et la France souhaitent rester discrètes. Or, au même titre que l’Ukraine, cette action des États-Unis devrait servir de réveil stratégique européen parce qu’elle dit deux choses : (i) le droit international n’est plus respecté même par ceux qui s’en faisaient les garants historiques et (ii) le retour aux aires d’influence. Cela peut avoir des retombées directes en Europe. En effet, si les États-Unis ont leur aire d’influence propre, qui sont-ils pour empêcher la Russie d’avoir la sienne ?
On ne peut reprocher aux États européens de saluer le changement au Venezuela puisque le régime de Nicolas Maduro faisait l’objet de nombreuses enquêtes pour violations des droits de l’Homme. Néanmoins, l’on peut regretter l’absence de positions ou d’actions plus fermes vis-à-vis des États-Unis, pour marquer notre désaccord avec l’unilatéralité d’une action militaire en territoire étranger en dehors de tout cadre légal.
Ces positions mesurées pourraient s’expliquer par : (i) la sensibilité et la polarisation des opinions publiques au sujet de la cause vénézuélienne qui oppose partisans du respect de la souveraineté et partisans d’un changement démocratique au Venezuela malgré le recours à la force ; (ii) le fort prisme transatlantique des administrations européennes et le désintérêt pour les Amériques au-delà de l’Amérique du Nord ; et (iii) l’idée communément répandue que c’est “géographiquement éloigné”, ce qui, dans le cas de la France, est très lié à une politique metropolitano-centrée qui doit absolument évoluer si l’on prétend vouloir défendre nos intérêts comme il se doit dans le monde de demain. Je ne m’arrêterai que sur ces deux derniers points.
S’il a été compliqué de prendre des décisions plus affirmées, c’est qu’il faut faire absolument faire le constat d’un manque d’autonomie dans la capacité européenne d’appréciation des situations aux Amériques. Les problèmes américains sont toujours traités au prisme d’une vision états-unienne. Cela s’est très bien illustré en 2019 avec la reconnaissance de Juan Guaido comme président par intérim ! Ce sont les États-Unis qui ont entraîné le mouvement. Encore aujourd’hui, pourquoi s’intéresse-t-on au Venezuela ? Parce que les États-Unis y sont intervenus. Et je trouve cela difficile à entendre alors même que la France est présente aux Amériques où se trouvent près de la moitié de ses territoires d’outre-mer. L’idée d’une France éloignée de ce nouveau théâtre d’affrontement est fausse. Pendant plusieurs mois, le dispositif militaire des États-Unis a affecté les populations de pêcheurs en Martinique et en Guadeloupe. De même, les flux de narcotrafic se déplacent vers la région des Guyanes et la Guyane française, ce qui pourrait avoir une incidence directe sur la sécurité intérieure. La France et l’Europe sont concernées. Encore une fois, si les Européens prétendent défendre leur vision du monde, cela ne peut se faire sans une vision claire et autonome dans toutes les régions où se trouvent leurs populations, territoires et intérêts.
P. V. : Quelle est votre analyse des équilibres régionaux en Amérique latine à la suite de cette intervention ? Ont-ils été modifiés ?
V.V. : Cela fait des années que l’on voit grandir l’empreinte de nouvelles puissances en Amérique latine-Caraïbe et en particulier celle de la Chine. Sous le mandat de Joe Biden, on sentait déjà les États-Unis réinvestir progressivement la région. Donald Trump s’inscrit dans la continuité de l’administration précédente, mais avec ses méthodes. On peut s’attendre à une intensification de la compétition stratégique pour les ressources dans la région sous diverses formes et à diverses échelles. Les États ne souhaitant pas s’aligner, ou déplorant l’intervention militaire de Washington, pourraient renforcer leurs liens avec la Chine ou rechercher des partenaires alternatifs, comme les pays du Golfe qui ont beaucoup développé leur présence dans la région. Cette intervention a fait croître l’impopularité des États-Unis. C’est un moment stratégique pour proposer une troisième voie. Peut-être que l’Union européenne saura saisir cette fenêtre d’opportunité !
Cette compétition stratégique pour les ressources pourrait entraîner une intensification de la conflictualité non pas seulement entre États, mais à l’intérieur des États eux-mêmes et jouer un rôle sur leur stabilité et celle de la région. On observe ces dernières années une diversification des activités de ces réseaux criminels vers l’exploitation de ressources naturelles parce que moins surveillée et moins sanctionnée. Cette reconversion pourrait encore s’accentuer avec des conséquences irréversibles à la fois sur les populations et l’environnement.
Il y a bien évidemment un risque de polarisation politique de la région entre les gouvernements alignés sur Washington et ses pratiques (Argentine, Chili, Équateur, Salvador, etc.), ceux qui maintiennent une distance méfiante (Brésil, Mexique) et ceux qui les rejettent complètement. Cela impacte bien sûr l’intégration régionale et la capacité d’action collective qui en ressort fragilisée. Cela jouera sans nul doute un rôle dans les campagnes électorales qui arrivent (Costa Rica, Colombie, Brésil, Pérou). La principale préoccupation de la région reste l’insécurité et malgré tout, cette intervention redonne un certain crédit aux États-Unis. Un peu comme quand Nayib Bukele a mis en place sa politique de répression des gangs. Il y a des violations avérées des droits de l’Homme certes, mais cela apparaît, aux yeux de certains, être pour la bonne cause. Il pourrait donc y avoir un renforcement de pratiques peu respectueuses des principes démocratiques et une montée en puissance de l’illibéralisme aux Amériques. On observe déjà que cette intervention rééquilibre certains partenariats en faveur des États-Unis. Par exemple, le Guyana qui a eu des différends avec le Venezuela, a accepté, en échange du renforcement de la protection de son territoire, de recevoir des personnes de pays tiers immigrées aux États-Unis.
Le contexte de l’intervention peut aussi être perçu comme une période d’opportunités pour certains pays latino-américains pour réaffirmer leur souveraineté. La Présidente mexicaine l’a rappelé, le Mexique coopère mais ne se subordonne pas. Le Président colombien s’est proposé comme entremetteur entre le nouveau gouvernement de Delcy Rodriguez au Venezuela et les États-Unis. L’on peut donc prévoir, j’espère, dans les prochains mois des adaptations stratégiques à la fois dans les politiques étrangères, de sécurité et de défense des États latino-américains. À échelle étatique, peut-être un plus fort investissement dans le domaine de la défense, de la surveillance aérienne et des frontières à des fins de coopération et/ou de défense pure ? À l’échelle multilatérale, peut-être un plus fort investissement dans les organisations internationales afin de réaffirmer les ambitions de paix de la région ? À ce sujet et dans ce contexte, l’action de la Colombie au Conseil de Sécurité des Nations Unies en tant que membre temporaire est très attendue !
P. V. : Quelles sont les conséquences de la chute de Maduro pour les pays traditionnellement alliés du Venezuela (Iran, Russie, Chine) ?
S.D. : Pour la Russie, la possible chute du régime, si elle se concrétise, constituerait un revers à la fois géopolitique et énergétique, plus significatif qu’il n’y paraît à première vue. Depuis près de vingt ans, Moscou a utilisé le pays comme point d’appui pour des signaux stratégiques à forte charge symbolique : livraisons d’armement depuis 2006, déploiements de bombardiers stratégiques Tu-160 en 2008, 2013 et 2018, mais aussi, très récemment utilisation du pays comme point d’appui naval. Les escales à La Havane puis à La Guaria (port militaire au Venezuela) réalisées en juin 2024 dans les Caraïbes par une flottille comprenant une frégate de classe Amiral Gorshkov et le sous-marin nucléaire d’attaque Kazan après avoir croisé le long de la côte est des Etats-Unis s’inscrivaient explicitement dans une logique de projection démonstrative. Ces bâtiments sont associés aux capacités les plus avancées de la marine russe, notamment au missile hypersonique Zircon, présenté par Moscou comme un marqueur de rupture capacitaire. Ces escales s’inscrivent dans le temps, remontant notamment à des visites similaires réalisées en 2008 avec le croiseur Pyotr Velikiy et en août 2024 avec la corvette Smolny. Sans constituer une présence militaire structurée ni durable, ces escales avaient pour fonction de rappeler la capacité russe à opérer ponctuellement dans un espace historiquement perçu comme relevant de la sphère d’influence états-unienne.
Mais l’enjeu réside aussi dans la mainmise sur la rente pétrolière vénézuélienne par les États-Unis, qui priverait Moscou d’un levier énergétique indirect. L’intervention américaine, si elle se conclut effectivement par un changement de régime, pourrait mettre fin à l’accord de joint-venture renouvelé pour quinze ans en novembre 2025 entre PDVSA et Roszarubezhneft, filiale de Rosneft, qui visait à consolider la présence russe dans l’exploitation des hydrocarbures vénézuéliens. La remise en état des infrastructures pétrolières du pays, si elle se concrétise sous impulsion américaine, pourrait accroître l’offre mondiale – ou menacer de le faire – et exercer une pression baissière sur les prix, affectant directement une économie russe déjà fragilisée par la guerre d’attrition en Ukraine et par les sanctions. Cette vulnérabilité avait été explicitement reconnue par Igor Setchine, qui rappelait en juin 2025, lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg que la Russie, le Venezuela et l’Iran concentraient à eux trois près d’un tiers des réserves mondiales d’hydrocarbures liquides et environ 15 % de la production mondiale.
Aussi, dans une perspective géostratégique plus large, la capture de Maduro représente pour Vladimir Poutine un échec supplémentaire, un an après la chute de Bachar al-Assad, autre allié majeur de Moscou. La séquence est d’autant plus sensible que Donald Trump a explicitement laissé entendre, la veille de l’opération, que les États-Unis pourraient également intervenir en Iran si la répression des manifestations déclenchées fin décembre 2025 devait s’intensifier.
A ce sujet, l’Iran voit se réduire un espace de coopération opportuniste. Depuis 2020, Téhéran a apporté au régime bolivarien un soutien ciblé, notamment dans le domaine énergétique, en envoyant des cargaisons de carburant et des équipements pour tenter de contourner les sanctions et maintenir en fonctionnement les raffineries vénézuéliennes. Des liens ont également existé avec les Pasdarans, en particulier dans les domaines logistique et sécuritaire. Cette coopération, discrète mais politiquement utile, offrait à l’Iran un point d’appui symbolique dans l’hémisphère occidental. Toutefois, sa probable disparition ne devrait pas affecter outre-mesure un Téhéran déjà considérablement affaibli, et dont les priorités demeurent concentrées au Moyen-Orient.
Pour la Chine, l’impact est plus substantiel, mais maîtrisable. Pékin s’est imposé comme l’un des principaux soutiens financiers du Venezuela à partir de la fin des années 2000, en mettant en place des mécanismes de prêts adossés à des livraisons de pétrole à prix préférentiels. Entre 2007 et le milieu des années 2010, ce soutien a représenté environ 60 milliards de dollars, faisant de la Chine le premier créancier bilatéral de Caracas. À mesure que les sanctions américaines isolaient le régime vénézuélien, la Chine est devenue son débouché pétrolier quasi exclusif : en 2025, selon les périodes, plus de la moitié — et jusqu’à près de 90 % — des exportations de brut vénézuélien prenaient la direction du marché chinois. Une large part de ces flux transitait par des raffineries indépendantes de la côte orientale chinoise, notamment dans la province du Shandong, jouant un rôle d’intermédiation permettant aux grands groupes publics comme Sinopec ou PetroChina de limiter leur exposition directe aux sanctions américaines. Pour autant, ces importations ne représentaient qu’une fraction marginale — de l’ordre de 4 % — de l’approvisionnement pétrolier total de la Chine. Environ un tiers des cargaisons correspondait par ailleurs à des remboursements de dette, illustrant le caractère captif et dégradé de cette relation énergétique. La chute de Maduro prive ainsi Pékin à la fois d’un partenaire politique idéologiquement aligné et d’un débiteur sous contrainte, sans remettre en cause ses équilibres énergétiques ni sa stratégie régionale. En effet, depuis plusieurs années déjà, la Chine a relativisé l’importance du Venezuela au profit de partenaires latino-américains jugés plus stables et plus rentables, au premier rang desquels le Brésil, pivot de sa sécurité alimentaire et acteur central d’un « Sud global » revendiquant une plus grande autonomie stratégique vis-à-vis de l’Occident. Cette capacité de redéploiement s’appuie enfin sur des investissements portuaires et logistiques structurants, à l’image de l’ouverture du port de Chancay au Pérou fin 2024, devenu un maillon clé de la projection économique chinoise en Amérique du Sud.
En revanche, pour Cuba et le Nicaragua, la rupture prévisible est d’une tout autre ampleur. Le Venezuela constitue pour ces deux régimes un pivot matériel et politique central, sans équivalent de substitution à court terme. Pour le Nicaragua de Daniel Ortega, la chute de Maduro prive le régime d’un appui diplomatique et financier essentiel dans l’espace latino-américain : Caracas joue un rôle de relais politique actif dans les enceintes régionales, offre des ressources financières indirectes via les mécanismes hérités de Petrocaribe, et contribue à rompre l’isolement international de Managua. La disparition de ce soutien isole davantage le régime, réduit ses capacités de contournement des sanctions et renforce sa vulnérabilité face aux pressions extérieures. Pour Cuba, l’effondrement du soutien vénézuélien signifierait la perte d’un apport énergétique vital, même s’il demeure marginalement soutenu en la matière par le Mexique et la Russie : les livraisons de pétrole à conditions préférentielles — jusqu’à 100 000 barils par jour au pic des années 2000, encore plusieurs dizaines de milliers dans les années 2010 — structurent l’équilibre économique et social de l’île. Elles financent indirectement le maintien de l’appareil sécuritaire et permettaient, en contrepartie, l’envoi massif de médecins, de conseillers et de personnels de sécurité cubains au Venezuela. Leur réduction progressive, puis leur disparition déjà actée par le blocus maritime états-unien, accentuent une crise déjà profonde, marquée par une contraction du PIB, des pénuries chroniques et une émigration massive depuis 2021.
Et c’est peut-être là, outre dans la volonté d’évincer la Chine, qu’il faut rechercher les causes réelles et profondes de cette intervention : Marco Rubio, fils d’immigrés cubains, est, manifestement, parvenu à convaincre Donald Trump de l’intérêt d’un subtil coup de billard à trois bandes. En frappant Caracas, les Etats-Unis pourraient parvenir à mettre un terme à près de 70 ans d’Histoire traumatique avec Cuba, dont l’antagonisme structurel a durablement façonné les équilibres politiques internes des États-Unis comme les rapports de force hémisphériques depuis 1959.
V. V. : Je suis on ne peut plus d’accord avec cette analyse, et appuie le fait qu’effectivement c’est le régime cubain qui est directement visé derrière cette opération. Les deux régimes sont historiquement liés. Cela a toujours été le rêve cubain d’avoir un point d’appui continental et le Venezuela était, avec sa rente pétrolière, un allié puissant qui a permis l’expansion des idées de la révolution. D’un point de vue économique, cela signifie l’arrêt des approvisionnements en pétrole et c’est un coup dur qui pourrait faire chuter ce régime historique. Mais d’un point de vue idéologique, ce doit être une véritable onde de choc pour l’élite cubaine.
P. V. Pouvez-vous nous éclairer sur les rapports de force (politiques, militaires) au sein du régime vénézuélien ?
V. V. : Sans Nicolas Maduro nous pourrions dire qu’il y a actuellement quatre pôles de pouvoir qui sont au centre du jeu politique au Venezuela : (i) la partie militaire, incarnée par le ministre de la Défense Vladimir Padrino Lopez, et qui s’est alignée sur (ii) la partie politique aujourd’hui incarnée par la vice-présidente Delcy Rodriguez. (iii) Diosdado Cabello, ministre de la sécurité, qui incarne l’aile radicale du chavisme. Et finalement, depuis l’extérieur, (iv) il y a l’opposition menée par Maria Corina Machado et Edmundo Gonzalez Urrutia.
S’il y a quelque chose à retenir du régime vénézuélien, c’est qu’il s’agit d’un régime militaire. Avant 1999 et l’élection d’Hugo Chavez, les militaires étaient une corporation de l’État, mais ne participaient plus à la prise de décision politique. C’est ce qu’Eduardo Arroyo Talaverala (1988) appelle la doctrine “d’abstention mutuelle”. Avec les développements économiques que connaît le Venezuela à partir des années 1970, les élites politiques se distancient de l’institution qui nourrit le sentiment d’avoir été mise à l’écart et dépossédée de son pouvoir de décision politique par une bulle politique de plus en plus hermétique. C’est Hugo Chavez, lui-même militaire, qui leur redonne cette centralité. Tout au long des mandats successifs d’Hugo Chavez et Nicolas Maduro, les militaires vont occuper des postes stratégiques afin de garantir la fidélité de l’armée au régime.
À la suite de l’opération des États-Unis, les forces armées ont réaffirmé leur loyauté à Delcy Rodriguez qui assure désormais la présidence du Venezuela. Diosdado Cabello est aussi à la tête d’une force qui a pris beaucoup d’ampleur ces dernières années au Venezuela, la Police. Sa nomination à ce poste il y a peu avait d’ailleurs été interprétée comme une “radicalisation” du régime et le signe que Maduro était à la recherche d’une nouvelle stabilité en satisfaisant la base électorale la plus ancienne du chavisme. Si Delcy Rodriguez incarne la voie pacifique en collaboration avec les États-Unis, Diosdado Cabello semble opter pour une communication plus violente et appelle à la vengeance.
Le début du mandat de Delcy Rodriguez apparaît déjà fragile parce que conditionné à la reconnaissance de plusieurs acteurs à l’intérieur du Venezuela (les forces armées, les groupes en armes décentralisés du Venezuela – comme les colectivos – avec lesquels il va falloir négocier, etc.) et à l’extérieur puisque D. Trump prétend vouloir “gouverner” le Venezuela depuis Washington. En effet, le secrétaire d’État, Marco Rubio, a présenté un plan de transition et Donald Trump affirme que le Venezuela ne pourra plus qu’importer des produits états-uniens. Les exportations de pétrole vers la Chine ont été suspendues depuis plusieurs jours !
Peut-être qu’effectivement c’est à Delcy Rodriguez, à l’image de Joaquin Balaguer après l’assassinat du dictateur Trujillo en République Dominicaine, qu’incombera la transition plutôt qu’à l’opposition. Avec l’annonce de la libération d’un nombre important de détenus vénézuéliens comme étrangers, on voit la volonté de donner une nouvelle image au régime qui chercherait à “consolider la paix et la coexistence pacifique” selon les mots de Jorge Rodriguez, frère de Delcy Rodriguez et Président de l’Assemblée nationale.
Malgré les preuves de la victoire de l’opposition aux élections présidentielles de juillet 2024, l’opposition est essentiellement soutenue depuis l’extérieur du pays. Elle n’a ni le contrôle effectif du territoire, ni le contrôle de la force. Par ailleurs, dans l’instant, les idées ultra-libérales de Maria Corina Machado interrogent : comment passer d’un économie exsangue et contrôlée entièrement par l’État à un modèle ultra-libéral ? Comment envisager une coexistence pacifique avec le camp chaviste qui nourrit une vision du monde diamétralement opposée ? Les États-Unis se sont engagés dans une transition politique dont la phase la plus longue sera certainement celle de la réconciliation nationale.
En effet, le pays est actuellement divisé en deux grands groupes politiques antagoniques : le chavisme – composé de plusieurs formations politiques réunies sous la bannière du parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) – et l’opposition, qui regroupe – ou regroupait – une diversité de personnalités aux idées très différentes. Ces deux grands groupes ont des soutiens internationaux et des narratifs qui les mobilisent : d’un côté le chavisme et la gauche altermondialiste qui dénonce l’anti-impérialisme des États-Unis et de l’autre l’opposition en exil qui souhaite se rapprocher des pays occidentaux. Le chavisme s’est enfermé dans une rhétorique obsidionale, alors que l’opposition et la diaspora font valoir les violations systématiques des droits de l’Homme par le régime. Et ces réalités, ces discours qui s’affrontent, coexistent au Venezuela. C’est cette polarisation de la vie politique au Venezuela qui aujourd’hui rend la situation très complexe puisqu’on se rend compte qu’il n’y a pas de bonne solution. Ni le chavisme, ni l’opposition ne disposent des soutiens nécessaires pour s’affirmer comme pleinement légitime au Venezuela. Et les deux camps se rejettent mutuellement. Il y a tellement de ressentiments des deux côtés que la crise apparaît inextricable. Un peu à la façon d’Israël-Palestine. L’accaparement du pouvoir par le régime et la déconstruction progressive des processus démocratiques a détruit toute nuance, toute diversité et affaibli la culture politique des Vénézuéliens. C’est pour cela que cette transition risque d’être longue et exigeante, parce qu’au-delà de qui va gouverner au Venezuela, il y a toute une citoyenneté, tout un pays à reconstruire. J’espère que les États-Unis s’y sont préparés.
Une solution viable serait l’organisation d’élections sous le mandat de Delcy Rodriguez. La Constitution prévoit un délai de 30 jours pour l’organisation d’élections en cas d’absence temporaire ou absolue du Président de la République. Mais cela soulève beaucoup de questions. Tout d’abord sur la place qu’occuperaient les Vénézuéliens dans l’organisation et la participation à ces élections. Est-ce que la diaspora sera appelée à voter ? Est-ce que l’opposition pourrait revenir au Venezuela pour faire campagne ? Qui assurerait leur sécurité ? Qui observerait le décompte aux bureaux de vote dans le pays ? C’est un pays très divisé où le risque de violence est très élevé. Et puis cela pose des questions sur la place qu’occupent les États-Unis dans les processus et surtout dans les résultats. Est-ce que Washington respecterait un résultat qui lui serait défavorable ? Le fait que Delcy Rodriguez assure l’intérim montre que les États-Unis ont, a priori, tiré des leçons de leurs précédentes interventions extérieures. Reste à voir si Delcy Rodriguez sera effectivement la femme de la transition qui donnera une existence démocratique au chavisme ; ou si les appétits de pouvoir du régime se perpétueront et suffiront à répondre aux ambitions énergétiques des États-Unis. Le régime resterait intact mais inféodé aux États-Unis. Ce serait, je crois, terrible pour les Vénézuéliens qui souhaitent un changement démocratique dans leur pays…
S.D. : Comme le dit très justement Victoria Volat, l’une des clés de décryptage de ce qui se passe actuellement en interne au Venezuela repose sur le fait que les Etats-Unis semblent ne pas avoir l’intention de reproduire l’expérience funeste et désastreuse de l’administration Bremer. Celle-ci avait décapité et purgé l’intégralité de l’appareil d’État irakien, avec les conséquences catastrophiques que l’on sait. Ici, ils ont choisi de limiter les coûts et les risques. Ils laissent les mutations internes s’opérer avec un minimum de prise de risques de la part de Washington, tout en maintenant fermement une puissante clé d’étranglement du régime par le maintien du blocus maritime. Toutefois, et comme le signale Victoria, un facteur déterminant de la stabilité à venir de la situation en interne reposera aussi sur l’attitude qu’adopteront les Colectivos. Il s’agit de véritables gardes prétoriennes décentralisées créées pour protéger le régime et persécuter les opposants – avec, un temps, le soutien technique des Pasdarans, comme je le disais plus tôt -, en sus de la Milice Bolivarienne qui, elle, a plutôt été conçue pour résister à un envahisseur extérieur. Ils constituent un corps paramilitaire disparate mais très armé et particulièrement violent, dont il est difficile à cette heure d’estimer l’unité, la cohérence, la loyauté et l’attitude dans la période nouvelle et incertaine qui s’ouvre.
Manuscrit clos le 8 janvier 2026.
Agrégé et docteur en géographie, Sylvain Domergue est analyste géopolitique au sein du Ministère français des Armées depuis une quinzaine d’années. Doctorante en relations internationales, Victoria Volat est spécialisée sur les régimes contestataires d’Amérique latine-Caraïbe.
