A peine signé en grande pompe à Ryad, le pacte tripartite de défense saoudo-turco-pakistanais connaît un premier couac avec l’occupation par les « Houthis » pro-iraniens du Yémen qui ont pris en quarante huit heures le contrôle du détroit de Bab-El-Mandeb âprement défendu par l’armée saoudienne pour protéger le principal point de passage de ses exportations pétrolières.
Un double échec puisque les USA n’ont pas répondu à l’appel à l’aide de MBZ et les deux autres signataires n’ont pas volé au secours du royaume au nom du sacro-saint principe qui veut que chaque signataire se mobilise si un des partenaires était attaqué. L’accord pourrait stipuler une simple mobilisation politico-diplomatique que l’on pourrait attendre pour résoudre la crise et prévenir toute nouvelle épreuve qui ébranlerait le pacte et offrirait à l’Iran un succès incontesté.
Le 7 août 2026, alors qu’une nouvelle escalade militaire entre les Etats-Unis et l’Iran battait son plein, les dirigeants du Pakistan, de l’Arabie saoudite et de la Turquie ont annoncé la signature d’un « Accord conjoint de défense » en la ville de La Mecque, dont la disposition principale stipule qu’une attaque armée contre un membre de l’alliance doit être considérée comme une attaque contre tous ; un engagement qualifié par le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan de « techniquement identique » [1] à l’article 5 de l’OTAN [2].
Cet article entend tout d’abord présenter le contenu de l’accord (I), les objectifs entretenus par chaque pays seront ensuite étudiés (II) avant d’explorer les raisons ayant exclu l’Égypte de l’alliance, au moins pour le moment (III). Une synthèse des réactions à l’annonce de cet accord (IV) précèdera, enfin, une analyse des effets que pourraient revêtir ce pacte (V).
Pacte militaire entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan
Par Michel Isidore
I. De quoi s’agit-il ?
Le 7 août 2026, Mohammed ben Salmane, Recep Tayyip Erdoğan et Shehbaz Sharif, respectivement dirigeants de l’Arabie saoudite, de la Turquie et du Pakistan, ont signé en la ville sainte de La Mecque un pacte de défense mutuelle présenté comme un outil destiné à renforcer la sécurité de ces trois pays par un étoffement de leur dissuasion collective, au nom des « liens historiques de longue date entre les trois États, fondés sur les liens durables de fraternité et de solidarité islamique qui les unissent, et s’appuyant sur leurs intérêts stratégiques communs et leur coopération de défense de longue date », selon les propos du ministre pakistanais des Affaires étrangères Khawaja Asif [3]. Les négociations auraient débuté peu après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et se seraient accélérés à partir du début de la guerre irano-américaine le 28 février [4]. Sa disposition centrale est claire : une attaque armée contre l’un des trois États doit être considérée comme une attaque contre les trois. En revanche, le texte rendu public ne précise ni la nature exacte de l’assistance militaire obligatoire, ni les circonstances dans lesquelles elle devrait être fournie.
Si la coïncidence temporelle interpelle alors que l’Arabie saoudite a été la cible de frappes iraniennes et des Houthis dans les semaines précédant la signature de l’accord et dans le contexte de tensions entre Israël et le monde musulman, le pacte n’est toutefois pas présenté officiellement comme une alliance dirigée contre un pays particulier : le vice-président turc Cevdet Yılmaz a déclaré qu’il ne visait « aucun pays spécifique » [5] (le ministre pakistanais de la Défense Khawaja Asif a cependant déclaré, le lendemain de la signature de l’accord, que « Le monde islamique doit s’unir pour faire face à la menace commune posée par Israël » [6]), tandis que le diplomate saoudien Rayed Krimly a précisé qu’il ne constituait ni un axe militaire ni un bloc confessionnel, et qu’il ne cherchait pas à doter la Turquie et l’Arabie saoudite d’une quelconque « ambition nucléaire » (sic) [7]. Une précision de taille, alors que le Pakistan figure parmi les neuf pays disposant de l’arme atomique dans le monde aujourd’hui [8] et que le ministre pakistanais de la Défense affirmait le 19 septembre 2025, avant d’être démenti par son allié saoudien, que les capacités nucléaires pakistanaises seraient « absolument » [9] disponibles dans le cadre de l’accord stratégique bilatéral signé à l’époque entre son pays et l’Arabie saoudite, et qui a agi comme un précurseur du pacte de La Mecque. Des responsables turcs comme saoudiens ont par ailleurs pris le soin d’indiquer que cette alliance ne visait pas à supplanter une quelconque autre alliance (à l’instar de l’OTAN, dont la Turquie est membre et au sein de laquelle elle représente la deuxième plus grande armée) [10].
Ce pacte prévoit également une coopération militaire accrue sur plusieurs aspects : des « formations » et « exercices conjoints » (indispensables pour accroître l’interopérabilité entre armées de différentes nations et rendre possible une potentielle opération militaire interalliés) sont mentionnés [11], tout comme des « initiatives de productions industrielles conjointes » et des « transferts de technologie » [12], sans plus de détails pour le moment, hormis que la coopération porterait notamment sur les systèmes sans pilote – domaine dans lequel la Turquie excelle -, la guerre électronique et l’intelligence artificielle [13].
II. Que recherche chacun des pays signataires ?
Pour l’Arabie saoudite, le pacte répond d’abord à un objectif de sécurisation du territoire et de renforcement de sa capacité de dissuasion dans un contexte régional profondément déstabilisé : depuis l’escalade avec l’Iran en 2026, le royaume wahhabite a en effet été confronté à des attaques iraniennes ainsi qu’à des frappes de groupes alliés à Téhéran, notamment les Houthis (voire des milices chiites irakiennes [14]), ayant provoqué des dommages à sa stabilité et son économie. Le royaume cherche donc à renforcer sa sécurité en diversifiant notamment ses partenariats militaires, alors que la fiabilité de la protection américaine fait de plus en plus débat non seulement dans le Golfe [15] mais aussi aux Etats-Unis eux-mêmes, où le Pentagone envisagerait de réduire sa présence militaire dans la péninsule Arabique après la guerre avec l’Iran [16]. Ce pacte militaire permet ainsi à Riyad de se rapprocher de deux puissances militaires majeures (le Pakistan étant la sixième plus grande armée du monde [17]) dont l’une, la Turquie, est par ailleurs une puissance industrielle militaire majeure et de plus en plus incontournable (l’industrie de défense pakistanaise, moins connue, connaît également une montée en puissance de plus en plus marquée [18]) ; l’Arabie saoudite est d’ailleurs d’ores et déjà une cliente de l’industrie de défense turque, notamment en ce qui concerne les drones de reconnaissance et de combat [19], qu’elle produit en partie sur son sol [20].
Côté pakistanais, l’accord constitue une extension et une formalisation de sa relation de défense avec l’Arabie saoudite. Les deux pays avaient déjà conclu, en septembre 2025, un accord de défense mutuelle [21] ; le nouveau pacte élargit désormais ce cadre à la Turquie et représente un succès pour Islamabad qui cherche, depuis sa passe d’armes avec l’Inde au printemps 2025, à s’aménager une place croissante sur l’échiquier sécuritaire du Moyen-Orient, comme le montrent par exemple les négociations bilatérales menées actuellement par les autorités pakistanaises avec le Koweït [22], le Qatar [23] ou encore Bahreïn [24] pour signer de potentiels accords de défense mutuelle. Le rôle majeur de médiateur joué par le Pakistan depuis le début de la crise américano-iranienne témoigne également de l’investissement croissant d’Islamabad au Moyen-Orient et de sa volonté d’y exercer une influence plus grande [25].
Pour la Turquie, le pacte répond à une ambition plus large de structurer une nouvelle configuration sécurité régionale dans laquelle Ankara occuperait une position centrale. La Turquie souhaite en effet approfondir sa coopération militaire avec deux partenaires ayant des capacités et des ressources complémentaires : le Pakistan possède l’expertise militaire, tandis que l’Arabie saoudite dispose de moyens financiers et énergétiques considérables. La coopération industrielle prévue entre les trois alliés devrait se montrer, à cet égard, profitable pour la Turquie, en raison de la puissance et de la renommée toujours plus grande de son industrie de défense [26] qui figure comme l’un des moteurs du rapprochement entre Riyad, Islamabad et Ankara [27]. La présidence turque cherche probablement, à travers cette alliance, à accroître son assise de puissance militaire majeure au Moyen-Orient.
III. Quid de l’Égypte ?
L’Égypte occupe une position particulière dans cette nouvelle alliance. En effet, elle est l’un des quatre membres du « Groupe R4 » (ou « Régional 4 »), avec l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Créé en mars 2026, ce format constitue toutefois une « plateforme de consultation régionale » (sic) [28] et non une alliance militaire : lors de leur réunion du 21 juin au Caire, les quatre ministres des Affaires étrangères ont par exemple discuté de la guerre israélo-américaine contre l’Iran et des prérequis pour fonder un système régional capable d’empêcher les successions de guerres que connaît aujourd’hui le Moyen-Orient. Le président Abdel Fattah al-Sissi y avait alors appelé à transformer le R4 en « cadre institutionnel efficace » capable d’apporter des réponses durables aux crises régionales [29]. L’Égypte, qui apporte au groupe un poids stratégique particulier, notamment en raison de sa position géographique, de sa démographie et de l’ampleur de son armée, de même que de son rôle de médiateur dans de nombreux conflits ces dernières années, n’a cependant pas rejoint l’alliance : pourquoi, alors même que la Turquie a indiqué que Le Caire serait un membre « naturel » [30] de ce pacte militaire ?
Plusieurs hypothèses pourraient être avancées : l’une d’elle, notamment, consiste à souligner la position d’équilibre et de neutralité adoptée par l’Égypte ces dernières années durant les crises ayant secoué, ou secouant toujours, la région. Le Caire tente en effet autant que possible de ménager ses voisins arabo-musulmans mais aussi les Etats-Unis (qui lui versent 1,3 milliards de dollars d’aide militaire annuelle [31]) et Israël, dont les relations commerciales et notamment énergétiques sont stratégiques pour l’Égypte (le 17 décembre 2025, Israël annonçait par exemple la signature, avec les autorités égyptiennes, du plus lucratif contrat d’approvisionnement en gaz jamais encore signé, d’une valeur de quelque 35 milliards de dollars [32]). Le Caire s’est aussi employé à rester modéré à l’égard de l’Iran, dont plusieurs drones ont pourtant frappé des navires mouillant dans le port égyptien de Damiette [33], en appelant les Etats-Unis à opérer une désescalade avec Téhéran et à privilégier la diplomatie [34]. Soucieuse de préserver sa neutralité, l’Égypte aurait donc pu choisir ne pas rallier un pacte de défense mutuel avec des pays comme l’Arabie saoudite, récemment bombardée par l’Iran et les Houthis, ou encore le Pakistan, encore en guerre avec l’Inde l’année dernière. Pourtant, selon le média britannique Middle East Eye [35], il semblerait qu’une autre hypothèse soit à explorer : des responsables saoudiens auraient indiqué à ce média que le royaume wahhabite se serait opposé, dès le début des négociations, à une entrée du Caire dans l’accord ; les raisons invoquées seraient, entre autres, la conviction de Riyad que l’Égypte n’offre plus la valeur stratégique ou militaire dont elle disposait naguère. La Turquie aurait fortement défendu l’entrée de l’Égypte, expliquant les déclarations des autorités turques [36] sur une future potentielle intégration du pays au pacte de La Mecque, mais se serait résolue à accepter que ce dernier ne soit, pour le moment du moins, articulé qu’autour de ce que le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a désigné lui-même comme « les pays centraux » : Turquie, Pakistan, Arabie saoudite [37].
IV. Quelles réactions à l’annonce de cet accord ?
Les réactions à l’annonce de cet accord ont été plurielles. Une majorité du monde musulman a salué la création de cette alliance [38] ; l’ancien Premier ministre qatari Sheikh Hamad bin Jassim al Thani a par exemple indiqué qu’il espérait que les autres membres du Conseil de coopération du Golfe – à savoir, en plus de l’Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn, le Koweït, Oman et les Émirats arabes unis – prendraient l’initiative de rejoindre ce pacte [39]. Le président américain Donald Trump, qui encourage depuis plusieurs années ses alliés à faire davantage pour leur propre défense a également salué la création de ce pacte, témoignant par ailleurs de la volonté toujours moindre de Washington d’investir dans la sécurité de la région [40]. D’autres pays se sont montrés quant à eux davantage modérés ; c’est le cas par exemple de l’Inde, grande rivale du Pakistan, dont le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Randhir Jaiswal, a déclaré simplement que l’Inde « suivait la situation de près » [41] ; aucune autre déclaration n’a été publiée à ce sujet depuis.
Quant aux autorités iraniennes, qui avait pourtant salué l’accord de défense mutuelle entre le Pakistan et l’Arabie saoudite en 2025 [42], ont déclaré cette fois « ne voir aucune raison de s’inquiéter » de ce pacte [43], qui témoigne à certains égards de la « réussite » de la stratégie iranienne visant à réduire l’influence américaine au Moyen-Orient. Pour autant, le ministre iranien des Affaires étrangères, Seyed Abbas Aragchi, a souligné dans une publication sur le réseau social X [44] le jour même de l’annonce du pacte « la préparation, la capacité et la puissance » des « puissantes forces armées iraniennes », et appelant « les musulmans à se tenir ensemble [pour] faire face à chaque défi posé par des étrangers malveillants ». Le député Ebrahim Rezaei, membre de la Commission de la sécurité nationale et de la politique étrangère du Parlement iranien a affirmé pour sa part le jour même, que « les Saoudiens devraient comprendre qu’un accord conclu sur le papier avec la Turquie et le Pakistan ne leur apportera pas la sécurité, pas plus que des années de « protection » de la part des États-Unis ne leur en ont apporté. Changez vos politiques afin de ne pas avoir à mendier votre sécurité auprès des autres » [45].
Israël a pour sa part exprimé son inquiétude à l’égard de cet accord, au vu des récentes déclarations des signataires de ce pacte : outre les appels du ministre pakistanais de la Défense à ce que le monde musulman s’unisse pour faire face à la menace posée par Israël (comme évoqué supra) [46], le président turc Recep Tayyip Erdoğan avait quant à lui déclaré, le 10 juin dernier, que les invasions israéliennes en Syrie et au Liban constituaient une menace directe pour Ankara [47]. Si les autorités israéliennes n’ont pas officiellement commenté l’annonce du pacte de défense mutuel, certains responsables ont fait savoir à la presse israélienne qu’ils jugeaient cette alliance comme « dirigée contre Israël » et qu’ils s’inquiétaient que l’Égypte puisse, à terme, la rejoindre [48].
V. Que peut-on attendre de cet accord ?
Comme exposé ci-dessus, l’accord de défense mutuelle de La Mecque n’est pas sans créer des inquiétudes parmi les pays avec lesquels les membres de l’alliance ont eu maille à partir -diplomatiquement ou sécuritairement – ces derniers mois. En effet, le poids combiné des signataires interpelle : la Turquie dispose de la deuxième plus grande armée de l’OTAN – et de l’une des armées les plus modernes et expérimentées du Moyen-Orient -, l’Arabie saoudite est l’un des principaux exportateurs de pétrole au monde et abrite les sites les plus sacrés de l’islam, tandis que le Pakistan est le seul État musulman doté d’armes nucléaires. S’il ne fait pas de doute que ces trois pays coopéreront en effet davantage dans les domaines industriels et technologiques notamment [49], et qu’il semble s’agir là de l’axe principal de l’accord (un haut responsable saoudien a souligné combien le pacte visait à « construire des capacités autonomes durables » [50], autrement dit à doter les trois pays des moyens de se passer autant que possible des technologies et de l’industrie de défense américaines pour équiper leurs armées, Washington ayant souvent freiné la vente de certaines armes à ces pays afin de ne pas accroître la menace pesant sur Israël, qu’il s’agisse de la Turquie [51], du Pakistan [52] ou de l’Arabie saoudite [53]), certaines questions peuvent être posées quant à l’assistance militaire mutuelle en cas d’attaque sur l’un des signataires.
En effet, si le contexte régional (guerre irano-américaine, occupation d’une partie de la Syrie, du Liban et de la Palestine par Israël, intensification de l’émergence d’un monde multipolaire et perte d’influence majeure des Etats-Unis au Moyen-Orient, entre autres choses) semble donner une dimension historique à l’accord, celui-ci n’a, pour le moment (du moins dans les éléments qui en ont été rendus publics) rien d’inédit : le 17 juin 1950 déjà, les États membres de la Ligue arabe signaient le Traité de défense commune et de coopération économique [54], prévoyant notamment une disposition de défense mutuelle similaire à l’article 5 de l’OTAN qui ne sera jamais activée, ou du moins respectée : les guerres israélo-arabes (1956, 1967, 1973) et la Première guerre du Golfe (1990-1991), au cours de laquelle deux signataires du pacte s’affronteront, viendront rendre caduc de facto cet accord. Il en va de même de l’Accord conjoint de défense du Conseil de coopération du Golfe [55] signé le 31 décembre 2000 qui, s’il a déjà été officiellement activé – à l’instar du 16 septembre 2025, en réaction à une frappe israélienne contre Doha [56] -, n’a en réalité jamais été respecté par les membres du CCG.
Ce pacte sera-t-il différent des précédents ? Si la complémentarité des puissances signataires apparaît cohérente, la nature de ces dernières elles-mêmes interroge : loin d’être des partenaires « historiques de longue date » comme l’affirmait le Premier ministre pakistanais (cf. supra), les membres du pacte apparaissent davantage comme des rivaux historiques. L’Arabie saoudite et la Turquie, par exemple, ont connu une dizaine d’années de relations houleuses à partir du Printemps arabe et, plus notablement, à partir de la crise saoudo-qatarienne en 2017, durant laquelle Ankara soutiendra massivement Doha et lui permettra de tenir face au blocus organisé à son encontre par Riyad et ses alliés ; « l’affaire Khashoggi », du nom de ce journaliste saoudien assassiné en 2018 par les autorités saoudiennes sur le sol turc, alimentera davantage encore des tensions attisées régulièrement par d’autres passes d’armes diplomatiques (sur les dossiers syrien, soudanais, libyen, somalien, arménien…) et qui ne connaîtront qu’un timide apaisement à partie de juin 2022, date de la première visite du président turc en Arabie saoudite. Si le Pakistan entretient en revanche d’excellentes relations avec Riyad et Ankara depuis de nombreuses années, le choix de l’adhésion potentielle de l’Égypte interroge là aussi : en 2020 encore, Le Caire menaçait d’intervenir militairement contre la Turquie en Libye [57], où le déploiement de forces turques en faveur des autorités de Tripoli avait permis de stopper l’offensive des autorités de Benghazi, soutenues par l’Égypte ; les autorités égyptiennes et turques n’ont pas manqué, par la suite, de s’affronter sur la scène méditerranéenne, sur fond de délimitation des eaux territoriales et d’opérations d’exploration des fonds marins en quête de gisements d’hydrocarbures à exploiter [58].
Une chose est sûre : le pacte de défense mutuelle pakistano-saoudien signé en septembre 2025, précurseur du pacte de la Mecque n’a, lui, pas été respecté pour le moment. En effet, le Pakistan n’est pas venu en aide à Riyad en février, mars et avril 2026, quand l’Arabie saoudite connaissait des bombardements dont la paternité était explicitement iranienne, et Islamabad a aidé l’Iran à contourner le blocus naval américain en permettant à Téhéran de rediriger une partie de ses voies commerciales et logistiques par des corridors terrestres traversant leur frontière commune [59]. Le seul soutien que le Pakistan apportera à son allié saoudien sera de déployer dans le royaume wahhabite, plus d’un mois après l’annonce du cessez-le-feu entre l’Iran et les Etats-Unis, un contingent de huit mille soldats équipés d’appareils de combat et de matériels de défense antiaérienne [60]. Plus récemment encore, la signature du pacte de la Mecque a été accompagné, dans les jours suivants, par plusieurs attaques des Houthis contre des cibles maritimes [61] et terrestres [62] saoudiennes, sans que le Pakistan ou la Turquie n’annoncent aider militairement Riyad [63], sinon en affirmant « soutenir » la coalition navale souhaitée par Riyad en mer Rouge [64] et, dans le cas du Pakistan, en « condamnant fermement » [65] une attaque houthie contre un navire au large des côtes saoudiennes ayant tué trois de ses ressortissants.
Conclusion
S’il est vrai que la clause de défense mutuelle du Pacte de la Mecque évoque directement l’article 5 de l’Alliance atlantique et que le poids cumulé de ses trois signataires en fait un bloc militaire et stratégique redoutable, sa capacité à démontrer une solidarité militaire effective lorsque survient une crise reste, et restera encore, à démontrer.
À ce stade, le pacte apparaît avant tout comme un instrument de convergence stratégique entre trois puissances aux intérêts parfois alignés – et parfois divergents. L’Arabie saoudite cherche à réduire sa dépendance envers le parapluie sécuritaire américain, la Turquie consolide son rôle de puissance militaire et industrielle régionale, tandis que le Pakistan étend son influence au Moyen-Orient ; leur coopération en matière d’industrie de défense, de drones, d’intelligence artificielle ou de transferts technologiques pourrait produire des effets bien plus tangibles que la clause d’assistance mutuelle elle-même. Les précédents historiques au Moyen-Orient invitent toutefois à la prudence ; de plus, les tensions passées entre Ankara et Riyad, le manque de solidarité d’Islamabad envers son allié saoudien lors des crises de ces derniers mois, ou encore les hésitations autour de l’intégration de l’Égypte rappellent que les intérêts nationaux continuent de primer sur les engagements collectifs.
De fait, ce pacte traduit moins l’émergence d’une véritable alliance islamique régionale que l’accélération de la recomposition diplomatico-sécuritaire régionale, déjà à l’œuvre depuis de nombreuses années, dans un contexte de recul relatif de l’influence américaine et de montée d’un ordre de plus en plus multipolaire. Autrement dit, le pacte de La Mecque témoigne de la volonté de plus en plus marquée et toujours plus explicite des pays de la région de multiplier leurs partenaires et les options stratégiques à leur disposition, plutôt que de s’inscrire au sein – ou à l’encontre – d’un bloc géopolitique rigide.
Notes
[1] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/turkey-pakistan-saudi-arabia-defence-pact-technically-same-natos-article-5-2026-08-08/
[2] [1]https://www.nato.int/fr/what-we-do/introduction-to-nato/collective-defence-and-article-5
[3] https://asianews.network/pakistan-saudi-arabia-turkiye-sign-tripartite-defence-agreement-in-makkah/
[4] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/7/turkiye-saudi-arabi-pakistan-sign-joint-defence-agreement-whats-in-it
[5] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/saudi-arabia-turkey-pakistan-sign-joint-defence-deal-amid-regional-turmoil-2026-08-07/
[6] https://themedialine.org/headlines/pakistan-defense-minister-calls-israel-common-threat-after-signing-defense-pact-with-turkey-and-saudi-arabia/
[7] https://www.iranintl.com/en/202608070847
[8] https://www.icanw.org/nuclear_arsenals
[9] https://www.aa.com.tr/en/asia-pacific/nuclear-pakistans-capabilities-absolutely-available-under-defense-pact-with-saudi-arabia-minister/3692229
[10] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/9/which-other-countries-could-join-the-turkiye-saudi-pakistan-defence-pact
[11] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/turkey-pakistan-saudi-arabia-will-form-political-military-mechanisms-coordinate-2026-08-13/
[12] https://www.iranintl.com/en/202608138062
[13] Ibid.
[14] https://edition.cnn.com/2026/08/06/middleeast/saudi-houthi-iran-iraq-attack-latam-intl
[15] https://www.ibtimes.co.uk/saudi-official-us-abandoning-gulf-allies-1782620
[16] https://www.washingtonpost.com/national-security/2026/08/18/pentagon-evaluating-smaller-us-military-presence-persian-gulf-after-iran-war/
[17] https://cove.army.gov.au/article/kyr-pakistan-military
[18] https://www.revueconflits.com/pakistan-une-industrie-de-la-defense-a-prendre-en-compte/
[19] https://www.reuters.com/world/middle-east/saudi-arabia-turkey-sign-mous-energy-defence-other-fields-2023-07-18/
[20] https://www.globalsecurity.org/military/world/gulf/akinci.htm
[21] https://www.iiss.org/publications/strategic-comments/2026/the-pakistansaudi-arabia-defence-relationship/
[22] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/pakistan-kuwait-discuss-expanded-defence-pact-sources-say-2026-07-17/
[23] https://thedefensewatch.com/middle-east-defense-security/pakistan-qatar-defense-pact-advances-as-qatar-nears-landmark/
[24] https://www.arabnews.com/node/2614779/pakistan
[25] https://globalaffairs.org/commentary/analysis/why-pakistan-mediating-between-united-states-and-iran
[26] https://www.brookings.edu/articles/low-tech-cash-cows-and-high-tech-bottlenecks-turkeys-defense-industry-matures/
[27] https://www.economist.com/middle-east-and-africa/2026/08/13/what-to-make-of-a-new-saudi-led-defence-pact
[28] https://www.arabnews.com/node/2647915/amp
[29] https://french.ahram.org.eg/UI/Front/Inner.aspx?NewsContentID=89924
[30] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/9/which-other-countries-could-join-the-turkiye-saudi-pakistan-defence-pact
[31] https://www.voanews.com/a/us-grants-egypt-1-3-billion-in-military-aid-overriding-rights-conditions/7781141.html
[32] https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/building-egypt-and-israels-uneasy-gas-deal
[33] https://www.euronews.com/2026/07/30/drone-hits-us-lng-vessel-at-damietta-in-first-attack-on-egyptian-soil
[34] https://www.aa.com.tr/en/us-israel-iran-war/egypt-qatar-urge-us-iran-to-de-escalate-respond-to-mediation-efforts/3960479
[35] https://www.middleeasteye.net/news/saudi-arabia-opposed-egypts-inclusion-mecca-agreement-sources-say
[36] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/15/erdogan-says-egypt-could-join-turkiye-saudi-pakistan-defence-pact
[37] https://www.outlookindia.com/international/why-saudi-arabia-t%C3%BCrkiye-and-pakistan-left-egypt-out-of-the-mecca-defence-pact
[38] https://english.aawsat.com/gulf/5304631-palestinian-authority-bahrain-muslim-world-league-welcome-saudi-pakistan-t%C3%BCrkiye
[39] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/9/which-other-countries-could-join-the-turkiye-saudi-pakistan-defence-pact
[40] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/17/trump-hails-mecca-pact-can-it-replace-the-regions-us-security-umbrella
[41] https://www.ndtvprofit.com/india/closely-following-the-development-india-reacts-to-saudi-turkey-pakistan-defence-pact-11879978
[42] https://www.iranintl.com/en/202510289090
[43] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/iran-says-no-reason-fear-pakistan-turkey-saudi-security-pact-2026-08-10/
[44] https://x.com/araghchi/status/2085791206542320058
[45] https://www.euronews.com/2026/08/07/saudi-arabia-turkiye-and-pakistan-to-sign-joint-defence-pact-amid-regional-escalation
[46] https://www.aljazeera.com/news/2026/8/8/netanyahu-mulls-saudi-turkiye-pakistan-pact-as-israeli-elections-loom
[47] https://www.naharnet.com/stories/en/320614-erdogan-turkey-s-security-begins-from-aleppo-damascus-and-beirut
[48] https://www.ynetnews.com/article/h16pfyvuml#google_vignette
[49] https://www.techtimes.com/articles/323543/20260807/mecca-pact-locks-turkish-drone-production-saudi-arabia-us-arms-lead-narrows.htm
[50] https://english.aawsat.com/gulf/5304626-%E2%80%98makkah-agreement%E2%80%99-defense-pact-between-saudi-arabia-t%C3%BCrkiye-and-pakistan
[51] https://www.hurriyetdailynews.com/turkey-mulls-unarmed-reaper-drones-from-us–63143
[52] https://www.reuters.com/article/world/us-tells-pakistan-it-will-have-to-fund-f-16s-itself-idUSKCN0XT1U6/
[53] https://warontherocks.com/the-united-states-shouldnt-sell-the-f-35-to-saudi-arabia/
[54] https://www.elmoudjahid.dz/fr/dossier/accord-de-defense-arabe-commune-de-1950-un-heritage-historique-tombe-en-desuetude-208591
[55] https://www.fpri.org/article/2014/10/gccs-defense-cooperation-moving-towards-unity/
[56] https://www.aljazeera.com/news/2025/9/16/gcc-vows-joint-defence-but-arab-islamic-summit-short-on-concrete-action
[57] https://www.france24.com/en/20200720-egypt-parliament-greenlights-possible-intervention-in-libya
[58] https://www.al-monitor.com/originals/2022/10/turkey-and-libya-sign-maritime-hydrocarbons-deal
[59] https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2026/08/pakistan-saudi-arabia-and-turkiye-a-new-defence-pact/?__cf_chl_rt_tk=BwGL4QoSly99bzCIEBUtUPuWLVPQf3sMl7WKeumMYrM-1787080487-1.0.1.1-lZfFNPD4SppciFO0cTywp2EDpKriNUsfOdp56hWR9Vc
[60] https://www.reuters.com/world/asia-pacific/pakistan-deploys-jet-squadron-thousands-troops-saudi-arabia-during-iran-war-2026-05-18/
[61] https://www.reuters.com/world/middle-east/houthis-say-they-attacked-saudi-vessels-off-yemens-mocha-2026-08-17/
[62] https://www.reuters.com/world/middle-east/yemens-houthis-say-they-attacked-najran-airport-aramco-facilities-saudi-arabia-2026-08-20/
[63] https://responsiblestatecraft.org/mecca-agreement-turkey-pakistan/
[64] https://www.middleeasteye.net/news/turkey-backs-saudi-led-maritime-defence-coalition-red-sea
[65] https://www.lorientlejour.com/article/1544286/le-pakistan-condamne-une-frappe-houthie-ayant-tue-trois-de-ses-ressortissants.html
